Perspectives: Paul Martin, ou l'art de l'indécision

Ottawa — Finir à la tête d'un gouvernement minoritaire ne figurait sûrement pas sur la liste des résolutions 2004 de Paul Martin. Pris avec cette donne, il a maintenant le défi de durer. Depuis les années 1950, un seul gouvernement minoritaire a réussi à diriger le pays durant plus de 20 mois. La grande question est de savoir si Paul Martin saura faire mieux et traverser l'année sans devoir déclencher des élections.

Il en a bien l'intention, a-t-il répété tout au long de ses entrevues de fin d'année. Pour ce faire, son équipe et lui devront manoeuvrer habilement car les écueils sont nombreux. Mais ils auront aussi quelques atouts dans leur jeu, dont — et ce n'est pas le moindre — le peu d'envie qu'ont tous les partis de se retrouver rapidement en campagne.

Paul Martin démarre l'année 2005 avec la réputation d'être un homme indécis qui tergiverse. «On peut caractériser l'année 2004 comme une année d'enlisement. Les libéraux qui assurent la gouverne, ses conseillers, ne sont pas capables de mobiliser leurs énergies d'une façon positive pour en arriver à des résultats optimaux. [...] Ils essaient d'avoir une stratégie de grandes politiques et ils ne sont pas capables d'y arriver. Dès qu'ils font un pas en avant, comme pour la santé, ils se font tout de suite critiquer et, là, on assiste à une politique de retranchement», croit Alain-G. Gagnon, directeur de la chaire de recherche en études québécoises et canadiennes, à l'UQAM.

Cela pose problème car «le gouvernement a tellement utilisé la stratégie de pelleter les problèmes vers l'avant qu'il risque l'impasse», ajoute le politologue. Un nombre record de projets de loi a été présenté cet automne, mais la très grande majorité d'entre eux relèvent de l'intendance, quand ils ne visent pas tout simplement à mettre en oeuvre des décisions prises il y a déjà un an. De tous les dossiers clés, seuls ceux de la santé et de la péréquation ont véritablement abouti.

Cela signifie que le gouvernement devra mettre les bouchées doubles s'il veut que le prochain budget soit, comme il le souhaitait, le moment charnière d'une série de réformes importantes allant de la défense aux villes en passant par les garderies.

Dans le cas des garderies, les négociations avancent lentement et les questions d'argent seront au coeur de la rencontre fédérale-provinciale prévue en début d'année. Le transfert aux municipalités d'une portion de la taxe fédérale sur l'essence (plus précisément d'une somme équivalente à cette taxe) a donné lieu à des discussions informelles avec les provinces et la véritable négociation devrait rapidement démarrer. Mais les contours du futur programme varient selon l'interlocuteur et il est encore difficile de savoir à quoi s'en tenir. Le gouvernement mise énormément sur cette initiative pour lui donner un thème pour les prochaines élections, la santé étant maintenant derrière lui.

«De plus en plus, les appuis des libéraux se concentrent dans les grands centres urbains, note M. Gagnon. Je pense que M. Martin croit aussi qu'il est essentiel, pour le nouveau Canada dont il rêve, d'articuler les débats autour d'une problématique urbaine.»

Le budget

La préparation du budget sera aussi influencée par la révision de la politique étrangère, de défense et de développement international, qui devait être complétée cet automne. Les affaires traînent cependant alors qu'on voudrait annoncer des fonds supplémentaires pour la défense et l'aide internationale. Encore faudrait-il savoir quoi en faire.

Un gouvernement minoritaire ne peut présenter un budget qui fasse complètement fi du point de vue des partis d'opposition. Après tout, il s'agit d'un vote de confiance et un échec signifierait des élections précipitées. Or un comité parlementaire a exigé des réformes importantes à la gestion du programme de l'assurance emploi, et le Bloc québécois tout comme le NPD n'accepteront pas que les recommandations restent lettre morte. Un autre comité doit présenter avant le budget des propositions pour mettre fin à la sous-évaluation des surplus budgétaires. Un autre se penche sur la question du déséquilibre fiscal.

«Nous travaillerons de bonne foi avec les autres partis, dit le directeur des communications du premier ministre, Scott Reid, mais nous n'écrirons pas le budget d'un autre parti. Nous devons écrire le budget de ce gouvernement et financer les engagements sur lesquels nous avons fait campagne. Même si nous sommes minoritaires, nous avons gagné l'élection et la population nous jugera en fonction de nos engagements.»

François Blais, de l'Université Laval, offre une autre analyse. «L'ouverture dépendra du moment où M. Martin est prêt à déclencher des élections. Il prendra des risques et sera têtu s'il est prêt à déclencher des élections sur un enjeu qu'il croit pouvoir lui servir à ce moment-là.» Les libéraux pourront, selon les sujets, trouver des alliés occasionnels, mais le défi sera d'obtenir l'adhésion d'un nombre suffisant de députés de l'opposition pour faire adopter l'ensemble.

Élu avec 135 députés, Paul Martin se retrouve six mois plus tard avec deux députés en moins. Carolyn Parrish a été expulsée pour ses attaques contre son propre chef. Le député de Terre-Neuve-et-Labrador, Lawrence O'Brien, est décédé récemment d'un cancer. Cela signifie qu'une élection partielle devra être tenue à Terre-Neuve, une épreuve risquée depuis la rupture des pourparlers, le 23 décembre, entre le gouvernement provincial et Ottawa sur le partage des revenus pétroliers de la province.

Autres maux de tête en perspective: les retombées de la commission Gomery sur le scandale des commandites. Les témoignages se poursuivront tout l'hiver et le printemps, ce qui gardera la question de l'intégrité à l'avant-scène de l'actualité.

Combler les 15 postes de sénateurs vacants exigera beaucoup de doigté dans ce contexte. Alain-G. Gagnon pense toutefois que Paul Martin peut tirer avantage de la situation en ne cédant pas au patronage, en ouvrant le processus de nominations par le biais de consultations avec, entre autres, les provinces et en diversifiant la composition du Sénat grâce à la nomination de femmes, de représentants de groupes minoritaires ou de milieux sociaux variés.

Plus chauds encore seront les débats autour du bouclier antimissile américain et au sujet du mariage entre conjoints de même sexe, deux dossiers que M. Martin a intérêt à régler avant toute campagne électorale, croit M. Blais. Ses troupes sont divisées sur les deux fronts alors que les autres partis peuvent compter sur un large consensus au sein de leur caucus.

Le mariage homosexuel pose difficulté tant aux libéraux qu'aux conservateurs. Paul Martin fait face à des ministres qui voudraient, comme les députés, voter librement sur la définition du mariage. Certains pourraient défier ses ordres, ce qui forcerait leur éviction du cabinet et la tenue d'une remaniement ministériel.

Du côté conservateur, la majorité est opposée à la reconnaissance des mariages homosexuels et leur chef, Stephen Harper, veut proposer des amendements à cet égard. Mais comment y parvenir sans réveiller les démons du conservatisme social qui ont coûté si cher à son parti durant les dernières élections et dont le PC tente de se défaire pour les prochaines?

Le nouveau PC ne veut pas entrer en campagne sans avoir fait le ménage, ce qu'il espère réussir lors de son premier congrès politique de la mi-mars, à Montréal. «Le congrès est un moment important pour le PC. Ce sera l'occasion de présenter, avec nos politiques, l'image d'un parti modéré et ouvert. [...] C'est une occasion qu'il faut saisir parce que des élections peuvent survenir à tout moment dans ce contexte minoritaire et on ne peut s'y lancer sans programme et avec l'image négative qui nous a collé à la peau en sortant de la dernière», explique sans détour le député Peter MacKay.

Pour le Bloc, l'année 2005 s'annonce sans histoire à Ottawa et, s'il y a un parti qui n'a pas intérêt à ce qu'il y ait de nouvelles élections, c'est bien lui, pensent les deux politologues. «Il vient de faire le plein», de dire M. Blais.

Comme tous les autres partis, le NPD aura un congrès durant la première partie de l'année, où le chef sera soumis à un vote de confiance. Et comme le Bloc et le PC, il tiendra sa réunion au Québec. L'activité partisane sera intense cette année car tous les partis sont sur le qui-vive, les élections pouvant survenir à tout moment. Organisation, financement et recrutement de candidats sont au menu de toutes les formations.

Tous les partis pancanadiens tentent aussi de marquer des points au Québec. Scott Reid est persuadé que le PLC peut, «pas à pas, dossier par dossier, démontrer aux Québécois que leurs intérêts sont mieux servis par un parti qui peut former un gouvernement et garder le pays uni».

Les conservateurs, eux, jouent les cartes du déséquilibre fiscal et du respect de l'autonomie provinciale, des positions populaires au Québec et dans l'Ouest, leur château fort qu'ils doivent ménager. François Blais pense qu'un tel message peut résonner au Québec, mais il note qu'il faudrait aussi une organisation pour en récolter les fruits, ce qui n'est pas fait. Porte-parole du PC au Québec, Josée Verner convient que son premier défi au congrès sera de faire en sorte que «la présence du Québec soit importante pour s'assurer qu'il fasse entendre sa voix».

Paul Martin, lui, commencera l'année comme il a terminé 2004, par un voyage à l'étranger. Il prendra la route le 14 janvier pour une tournée d'une dizaine de jours en Inde, au Japon et en Chine.