Lire les médias sociaux permettrait de voir venir le prochain «Convoi de la liberté»

La police d’Ottawa a été incapable de prévoir que le Convoi de la liberté mènerait à un siège de la capitale, même si plusieurs manifestants avaient fait savoir leurs intentions en ligne.
Photo: Cole Burston Archives La Presse canadienne La police d’Ottawa a été incapable de prévoir que le Convoi de la liberté mènerait à un siège de la capitale, même si plusieurs manifestants avaient fait savoir leurs intentions en ligne.

Le Canada devrait commencer à réfléchir à se doter de forces de l’ordre capables de surveiller ce qui se passe sur les réseaux sociaux, croient des experts en sécurité publique. Des lacunes dans le système de renseignement expliqueraient même en partie l’étonnante longévité de l’occupation du Convoi de la liberté cet hiver à Ottawa.

Le 28 janvier, les médias rapportaient déjà que des camionneurs québécois comptaient se joindre à un mouvement dont l’objectif, planifié publiquement sur les réseaux sociaux, était de perturber la capitale fédérale pendant plusieurs semaines. L’occupation a pourtant pris complètement par surprise le haut commandement de la police d’Ottawa.

« Le renseignement d’origine que nous avions ne prévoyait qu’une emprise beaucoup plus petite des gens […] motivés à rester longtemps », a indiqué le nouveau chef par intérim, Steve Bell, devant des élus fédéraux lors d’un comité parlementaire en mars.

Le siège de la capitale fédérale par quelques centaines de camionneurs en colère s’est finalement prolongé durant trois semaines. Il a dévoilé au passage d’importants problèmes d’organisation des forces de l’ordre et des agences de renseignement, souligne un rapport accablant pour le gouvernement fédéral publié plus tôt cette semaine.

D’abord, la surveillance des propos extrémistes de Canadiens sur les réseaux sociaux semble tomber dans les craques du système de renseignement. Un problème auquel promet de s’attaquer dans son actuel mandat le ministre de la Sécurité publique, Marco Mendicino, quitte à modifier la loi.

Absent des réseaux sociaux

 

« Quand la menace terroriste principale était al-Qaïda et [le groupe armé] État islamique, c’étaient des non-Canadiens, et les agences de renseignement pouvaient les surveiller », illustre Thomas Juneau, un des auteurs de l’étude Une stratégie de sécurité nationale pour les années 2020 et professeur agrégé à l’École supérieure d’affaires publiques et internationales de l’Université d’Ottawa. « Quand ce sont des Canadiens [derrière le clavier], leur mandat et la loi ne permettent pas ça. »

Pourtant, au cours de l’occupation d’Ottawa, « des organisateurs, ycompris des gens radicalisés et violents, annonçaient ouvertement ce qu’ils allaient faire sur les réseaux sociaux, rappelle-t-il. Des convois de la liberté, il y en aura d’autres à l’avenir. »

« Les autorités n’ont pas les capacités d’analyse sur l’agrégat de données », déplore aussi Jean-Christophe Boucher, professeur adjoint de science politique de l’Université de Calgary.

Par exemple, les policiers seraient incapables d’interpréter des tendances ressortant d’une grande quantité de tweets ou de publications sur Facebook. Selon le chercheur, les agences de sécurité nationale seraient « très soucieuses » de ne pas collecter de renseignement sur des citoyens canadiens, provoquant une certaine paralysie.

Thomas Juneau nuance : il existe « de bonnes raisons en démocratie » d’empêcher la surveillance par le gouvernement des actions et des paroles de Canadiens sans restrictions. Or, « il faut commencer à penser » à une manière de permettre aux forces de l’ordre d’être informées des menaces intérieures, sans compromettre le respect de la vie privée. Un équilibre difficile à atteindre, et sur lequel les experts ne prennent pas position.

Manque de coordination

 

Même quand des forces policières et des bureaux comme le Service canadien du renseignement de sécurité (SCRS) colligent de l’information sur ces groupes, celle-ci est trop peu partagée d’un ordre gouvernemental à l’autre, note le rapport dirigé par M. Juneau et cosigné par une douzaine d’autres experts en sécurité nationale. Cela aurait d’ailleurs causé bien des soucis pour prévenir ou déloger l’occupation d’Ottawa.

« Le manque de coordination entre les différents ordres a causé la prolongation des manifestations et l’érosion de la confiance envers les autorités », peut-on lire.

Cela pose un risque pour les institutions démocratiques du pays, dans un contexte de montée des idéologies extrémistes au Canada. Les chercheurs notent aussi que des mouvements canadiens d’extrême droite reçoivent l’appui de médias conservateurs américains, « dont la chaîne Fox News », ce qui ne correspond pas au schéma classique de l’ingérence étrangère.

En entrevue au Devoir, le ministre Marco Mendicino a promis que son gouvernement tirera des leçons du « blocage illégal » de cet hiver, et qu’il agira sans tarder. « Il faut revoir nos outils législatifs, administratifs et tactiques pour répondre à cette nouvelle menace », dit-il.

Le ministre convient qu’il y a « peut-être une lacune » en ce qui concerne la surveillance des médias sociaux et s’engage à explorer la question en gardant en tête les limites légales et les principes de la Charte canadienne des droits.

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