​Chefferie conservatrice: un débat à deux contre un, faute de bilinguisme des autres candidats

Ce débat en français se tenait à Laval, mercredi soir.
Photo: Ryan Remiorz La Presse canadienne Ce débat en français se tenait à Laval, mercredi soir.

Le dernier débat des candidats à la chefferie conservatrice aura finalement été un débat à trois. Faute de pouvoir s’exprimer aisément en français, Leslyn Lewis, Roman Baber et Scott Aitchison n’ont pas pu prendre part aux échanges ouverts. Pierre Poilievre s’est donc retrouvé à essuyer à la fois les attaques de Jean Charest et de Patrick Brown, à qui il a renvoyé ses propres flèches tout au long de la soirée.

Ce débat en français se tenait à Laval, mercredi soir. Jean Charest se trouvait donc en terrain plus favorable que lors des deux dernières joutes oratoires de la course à la chefferie du Parti conservateur. L’ancien premier ministre du Québec a même eu droit à une mêlée d’applaudissements et de huées — plutôt qu’uniquement des cris de réprobation — lorsqu’il a reproché une fois de plus à Pierre Poilievre d’avoir appuyé le convoi de camionneurs ayant paralysé Ottawa et bloqué des passages frontaliers.

Outre les thèmes de prédilection des conservateurs — l’économie, l’énergie, les armes à feu, la relation du Canada avec la Chine —, les échanges ont également porté, débat québécois oblige, sur la Loi 21 sur la laïcité de l’État et la Loi 96 adoptée la veille à Québec pour réformer la Charte de la langue française.

Sur cette dernière, Jean Charest a indiqué en point de presse après le débat qu’un gouvernement sous sa gouverne interviendrait en Cour suprême, si la Loi 96 est contestée jusqu’au plus haut tribunal du pays. Le maire de Brampton Patrick Brown l’a lui aussi dénoncée en débat, tout comme les candidats Scott Aitchison et Roman Baber.

La Loi 21 comme munition

 

M. Charest et M. Brown se sont tous deux également opposés à la Loi 21 (M. Brown a même invité d’autres maires ontariens à financer la contestation de cette loi québécoise). Les deux aspirants chefs conservateurs s’en sont servis pour s’en prendre à Pierre Poilievre, à qui ils ont reproché de ne pas répéter en anglais, comme il l’a dit en français, qu’il n’interviendrait pas quant à lui en Cour suprême contre la Loi 21.

« Le bilinguisme, M. Poilievre, c’est dire la même chose au Canada anglais qu’au Canada français », a notamment raillé M. Charest. « Alors, êtes-vous bilingue ou vous ne l’êtes pas ? »

M. Poilievre n’a pas répondu. Mais il s’est servi de l’échange pour attaquer l’intégrité de Jean Charest. « Je me souviens de la commission Charbonneau », lui a-t-il lancé, en évoquant la commission d’enquête sur l’octroi de contrats par son gouvernement. « Les camionneurs n’ont aucune leçon à apprendre de vous sur la loi et l’ordre », a scandé M. Poilievre, qui s’est à son tour fait chahuter par certains membres de la foule.

Lorsque la Loi 21 est revenue plus tard dans le débat, Pierre Poilievre s’est cette fois-ci moqué de la promesse de Jean Charest de battre les députés du Bloc québécois aux prochaines élections s’il est élu chef conservateur. « Vous dites que vous allez forcer les séparatistes à la retraite. M. Charest, c’était les séparatistes qui vous ont forcé à prendre votre retraite. Vous avez même perdu votre siège », a-t-il rappelé au sujet de l’élection québécoise de 2012.

« M. Poilievre, inscrivez-vous à la longue liste de gens qui ont annoncé la fin de ma carrière politique », lui a renvoyé Jean Charest, visiblement plus amusé qu’aux deux derniers débats.

L’échange a étrangement aussi mené Pierre Poilievre à se dire « pro-choix », à la demande de Jean Charest, en anglais comme en français. Le député de la région d’Ottawa s’était contenté de se dire « pour la liberté de choix », au dernier débat.

À deux contre un

 

Pierre Poilievre a resservi les mêmes reproches que d’habitude à Jean Charest : d’avoir haussé les impôts au Québec, créé une taxe carbone (qui était en fait un marché du carbone), et une taxe santé ; et d’avoir été embauché par la compagnie de télécommunications chinoise Huawei, lorsqu’il travaillait au privé. M. Charest a répété qu’il avait tenté d’aider à la libération de Michael Kovrig et Michael Spavor détenus en Chine.

Patrick Brown s’est jeté dans la mêlée. « M. Poilievre, vous êtes le seul candidat qui a l’appui d’un exécutif de Huawei », a-t-il martelé. La campagne Brown allègue que le représentant de Huawei, Alykhan Velshi, un ex-stratège conservateur, appuie la candidature de Pierre Poilievre. M. Velshi insiste qu’il n’a offert son soutien à aucun candidat.

Fatigué d’endurer les attaques successives de Patrick Brown et de Jean Charest, M. Poilievre a dénoncé leur « petite coalition ». Les deux hommes ont démenti avoir une entente de non-agression, en point de presse après le débat. Mais tous deux, qui se connaissent depuis 15 ans, se sont qualifiés d’« amis ». Le vote à la chefferie se fait par vote préférentiel et les candidats Brown et Charest doivent espérer récupérer les deuxièmes choix des partisans de l’autre pour se hisser en tête de course.

Des positions controversées reprochées

 

Comme lors du débat officiel en anglais, il y a deux semaines, M. Poilievre a donc été la cible principale de ses adversaires.

M. Charest a terminé la soirée en soutenant que les conservateurs ont besoin d’un chef « capable d’unir le parti, mais qui a un jugement aussi. Qui ne part pas sur des histoires [en envoyant un] signal [avec] des théories de conspiration. Qui ne part pas sur des théories sur la Banque du Canada ou le bitcoin ».

La candidate Leslyn Lewis a elle aussi déploré que M. Poilievre ait prétendu, dans une vidéo YouTube, que la cryptomonnaie puisse permettre d’investir son argent à l’abri de l’inflation. « Il est dans le [sic] patates », a-t-elle lu de peine et de misère sur ses notes écrites. L’insulte a néanmoins bien fait rire la foule et Jean Charest.

Patrick Brown a quant à lui accusé M. Poilievre de s’être acoquiné à l’un des organisateurs du convoi des camionneurs d’Ottawa, Pat King, qui a partagé des théories complotistes sur les réseaux sociaux dont une — celle du « remplacement blanc » — alléguant une conspiration visant à remplacer les « Anglo-Saxons » par l’immigration. En entrevue avec le controversé professeur de psychologie Jordan Peterson, M. Poilievre avait expliqué sa propre popularité par le fait qu’il parle en langage simple et utilise des mots « anglo-saxons ».

La campagne de M. Poilievre a depuis dénoncé, par voie de communiqué, les positions de Pat King et la théorie suprémaciste qu’il a défendue. « Je me suis déjà prononcé contre lui et contre ses propos. Je suis pour l’immigration, pour la diversité ouverte », a réitéré M. Poilievre mercredi soir. M. Brown lui reproche de ne pas l’avoir fait aussi sur Twitter.

Les deux hommes, qui ont été députés au sein du gouvernement de Stephen Harper, ont eu plusieurs échanges acrimonieux. Pierre Poilievre a en outre rappelé que M. Brown avait été blâmé par le commissaire à l’intégrité de l’Ontario pour avoir omis de dévoiler un prêt de 375 000 $ que lui avait offert pour l’achat de sa maison un ami candidat du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario qu’il dirigeait à l’époque.

Les hostilités se feront maintenant sur les réseaux sociaux ou dans leurs propres rassemblements partisans. Le Parti conservateur n’a pas prévu d’autre débat. Celui qui devait se tenir le 30 mai, organisé par le média de droite True North, a été annulé après que Pierre Poilievre se soit désisté.

Les aspirants chefs conservateurs ont jusqu’au 3 juin pour recruter de nouveaux membres. Ils passeront ensuite l’été à convaincre ces milliers de conservateurs de leur donner leur appui. Le vainqueur sera annoncé à Ottawa le 10 septembre.

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