Les conservateurs ontariens sont-ils vraiment le parti des travailleurs? 

Six syndicats ont appuyé le parti de Doug Ford jusqu’à maintenant.
Photo: Peter Power La Presse canadienne Six syndicats ont appuyé le parti de Doug Ford jusqu’à maintenant.

Le Nouveau Parti démocratique (NPD) est « déconnecté » des travailleurs. Les partis d’opposition ont « tourné le dos » à cette frange de la population. Les formules diffèrent, mais le message des progressistes-conservateurs en Ontario reste le même depuis quelques jours : seul leur parti défendra la classe ouvrière. Des allégations pas tout à fait exactes, selon des experts.

Six syndicats ont appuyé le parti de Doug Ford jusqu’à maintenant. Mercredi, le chef conservateur a profité de son passage à Hamilton, en terrain néodémocrate — un parti traditionnellement proche des syndicats —, pour annoncer l’arrivée de deux nouvelles coalitions dans ses rangs : des ouvriers du milieu des métaux et des ouvriers du secteur de la tuyauterie. « Ils reconnaissent nos investissements historiques dans les métiers », a lancé Doug Ford.

Il s’agit d’un revirement de situation pour un parti qui a défendu des mesures antisyndicales dans la dernière décennie. Leurs appuis ne représentent toutefois que 5 % du mouvement syndical ontarien, estime le professeur à l’Université Brock Larry Savage, qui se spécialise dans la participation politique des syndicats. L’une des coalitions derrière Doug Ford, l’Union internationale des ouvriers d’Amérique du Nord, l’appuyait d’ailleurs déjà en 2018.

Non seulement les appuis sont-ils limités, constate Stephanie Ross, professeure en études ouvrières à l’Université McMaster, mais ils sont aussi offerts par un groupe homogène. Les syndicats qui se sont rangés derrière Doug Ford sont surtout composés d’hommes, dit-elle, alors que le syndiqué canadien moyen aujourd’hui est une infirmière ou une enseignante. Les femmes représentaient 43 % des syndiqués ontariens en 1997 ; le nombre est passé à 53 % en 2020.

Au mois d’avril, le ministre du Travail Monte McNaughton a décrit les travailleurs bâtissant l’Ontario de demain comme ceux « qui prennent leur douche le soir ». « Les conservateurs ont une idée traditionnelle du syndiqué masculin », indique Stephanie Ross. Rob Gilmour, un directeur dans le caucus conservateur de 2019 à 2020, trouve le commentaire de Mme Ross offensant. « Combien faut-il de syndicats pour concevoir que quelque chose de positif se passe ? » demande-t-il.

Des appuis stratégiques

 

Les appuis sont peut-être peu nombreux, ils ont néanmoins un rôle à jouer pour les conservateurs. « C’est une image », affirme Howard Hampton, qui a été chef du NPD de 1996 à 2009. « C’est une bonne façon de démoraliser les néodémocrates », soulève la professeure Stephanie Ross. « Mme Horwath, pendant des années, les syndicats vous ont appuyée. Maintenant, vous êtes déconnectée des travailleurs », a d’ailleurs lancé Doug Ford à la cheffe du NPD, Andrea Horwath, lors du débat des chefs de lundi.

« Gagner le cœur des syndicats neutralise l’idée que le parti ne serait pas du côté des travailleurs », explique Larry Savage. D’après le professeur de l’Université Brock, les conservateurs ont été en mesure d’obtenir ces appuis en retour d’investissements importants dans les métiers spécialisés et dans des projets — comme l’autoroute 413, en banlieue de Toronto — qui emploieront des milliers de travailleurs syndiqués. Le stratège conservateur Rob Gilmour pense plutôt que cela démontre une ouverture de Doug Ford et de Monte McNaughton.

Les syndicats de la construction ont longtemps prêté main-forte aux libéraux, qui étaient au pouvoir en Ontario de 2003 à 2018, soit jusqu’à l’élection de Doug Ford. « Les syndicats d’ouvriers veulent avoir beaucoup d’argent pour la construction, donc si vous avez un gouvernement libéral qui dit “Nous allons construire des routes”, ces syndicats vont l’appuyer », illustre Howard Hampton.

La plupart des autres syndicats se rangent derrière le NPD. Certaines coalitions le font presque systématiquement, alors que d’autres regroupements de travailleurs, tels que les enseignants, sont dans un camp anticonservateur, note Larry Savage, et choisissent avant ou pendant la campagne qui des néodémocrates ou des libéraux a le plus de chance de vaincre les conservateurs.

L’héritage des « Rae Days »

Les choses n’ont pas toujours été ainsi. À une époque, le mouvement syndical était pratiquement uni derrière le NPD. Mais les mesures d’austérité imposées dans les années 1990 par le seul gouvernement néodémocrate de l’histoire de la province, mené par le premier ministre Bob Rae, ont divisé le mouvement. Comme elles ont été peu populaires, les conservateurs de Mike Harris en ont profité et l’ont emporté, reléguant le NPD à la deuxième opposition.

C’est après la claque du NPD lors des élections de 1995 que certains syndicats ont adopté une approche stratégique pour éviter un autre gouvernement conservateur. Le phénomène est encore visible aujourd’hui. Le syndicat des enseignants du secondaire, qui compte 60 000 membres, a par exemple appuyé certains candidats libéraux et d’autres du NPD. « Les syndicats d’enseignants votent vraiment stratégiquement », confirme Stephanie Ross.

Deux clans existent, un loyal au NPD et un autre stratégique, mais même ce dernier a tendance à appuyer le NPD, explique Larry Savage. Le 12 mai, la Fédération du travail de l’Ontario a par exemple annoncé qu’elle se rangeait derrière les néodémocrates, citant notamment son opposition au projet de loi 124 du gouvernement Ford, qui a plafonné les augmentations de la rémunération des fonctionnaires et du secteur parapublic en 2019. La fédération représente un million de travailleurs. Les plus gros syndicats sont dans le secteur public, note Stephanie Ross, « et ils ne sont pas en accord avec les progressistes-conservateurs ».

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada

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