Le NPD pourrait trouver le temps long

Les néodémocrates répètent avoir toujours su qu’ils auraient à jongler entre appuyer le gouvernement et le critiquer, mais que l’entente offre les résultats espérés pour l’instant.
Photo: Patrick Doyle La Presse canadienne Les néodémocrates répètent avoir toujours su qu’ils auraient à jongler entre appuyer le gouvernement et le critiquer, mais que l’entente offre les résultats espérés pour l’instant.

Chaque mercredi, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

Le jeu d’équilibre que s’est imposé le Nouveau Parti démocratique (NPD) en signant son entente avec le gouvernement de Justin Trudeau a été exposé au grand jour ces dernières semaines. Car en seulement deux mois, ce même gouvernement a pris une série de décisions en parfaite contradiction avec les convictions environnementales du NPD. Ce n’est qu’un aperçu des tensions qui pourraient se multiplier — et mener certains néodémocrates à trouver le temps long à force d’appuyer un gouvernement qu’ils critiquent en vain tout en le maintenant en poste.

Le pacte historique conclu entre les deux partis a été dévoilé le 22 mars dernier. Le NPD appuierait le gouvernement libéral jusqu’en 2025, si ce dernier respecte une série d’objectifs (plus ou moins précis) en matière de santé, de réconciliation avec les Autochtones et de lutte contre les changements climatiques, entre autres. Or, sur ce dernier point, le gouvernement a appuyé deux semaines plus tard le projet d’extraction pétrolière Bay du Nord. Puis, le 11 mai, il révélait avoir accordé une garantie de prêt de 10 milliards de dollars au projet d’expansion de l’oléoduc Trans Mountain.

Rien de tout cela n’enfreint l’accord entre le NPD et les libéraux. Son texte précisait quelques échéanciers — peu nombreux pour 2022 —, mais demeurait assez vague pour le reste. Ainsi est-il prévu, en matière d’environnement, que le gouvernement doive « progresser dans la prise de mesures visant à réduire considérablement les émissions [de GES] » et « élaborer un plan pour éliminer progressivement le financement public du secteur des combustibles fossiles » en prenant « des mesures rapides en ce sens en 2022 ».

Le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, et ses députés déplorent que l’approbation d’un nouveau projet pétrolier et la création d’un crédit d’impôt pour l’investissement dans le captage et le stockage du carbone (prévu dans le budget) ne cadrent pas avec les objectifs cités. Mais ces derniers n’étant pas davantage définis, le gouvernement a beau jeu de soutenir qu’il travaille toujours autant à une transition énergétique et à l’atteinte d’un Canada carboneutre en 2050.

Les risques de déceptions néodémocrates pourraient en outre ne pas s’arrêter là. L’accord promet un programmepancanadien de soins dentaires, financé dans le budget de 2022, qui couvrirait dès cette année les soins des enfants de moins de 12 ans.

Mais déjà, la majorité des provinces et des territoires sondés par Le Devoir s’y opposent. Six ont répété qu’avant de discuter de tout nouveau programme, ils exigeraient la hausse des transferts fédéraux en santé réclamée depuis des années : le Québec, la Colombie-Britannique, la Saskatchewan, la Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve et le Nunavut. Seuls le Nouveau-Brunswick, le Yukon et les Territoires du Nord-Ouest se sont montrés ouverts à discuter sans rappeler la demande de transferts.

Si le NPD estime que le programme fédéral pourrait simplement contourner les provinces, le modèle privilégié par le gouvernement n’a pas encore été arrêté.

L’avenir d’un régime canadien d’assurance médicaments, qui figure aussi dans l’entente, n’est pas davantage assuré. Sept provinces s’y étaient opposées, pour les mêmes raisons, après que Justin Trudeau en a fait la promesse en 2019.

Le faible nombre de cibles précises donne aux néodémocrates de la marge de manœuvre pour continuer d’appuyer le gouvernement, s’ils sont déçus mais ne souhaitent pas tout de suite le renverser et partir en élections. Le NPD a toutefois aussi les mains liées, devant se contenter de déplorer les gestes qui lui déplaisent lorsqu’ils ne sont pas inclus dans l’accord.

Un risque attendu, mais réel

 

Les néodémocrates répètent avoir toujours su qu’ils auraient à jongler entre appuyer le gouvernement et le critiquer, mais que l’entente offre les résultats espérés pour l’instant. « C’est un jeu d’équilibre qui n’est pas nécessairement évident. Et on en est très conscients », consent le chef adjoint du parti, Alexandre Boulerice.

« Je ne m’attendais pas à ce que les libéraux deviennent des néodémocrates du jour au lendemain », fait valoir la directrice nationale du NPD, Anne McGrath, qui a participé aux négociations de l’accord. « Je m’attendais à ce que nous ayons aussi à continuer de les pousser sur d’autres dossiers. »

C’est en effet ce que font les néodémocrates aux Communes. Ils ont profité de leur journée d’opposition, mardi, pour réclamer de nouveau la fin des subventions aux industries pétrolière et gazière d’ici la fin de l’année. Près du tiers de leurs interventions à la période des questions ont en outre porté sur l’environnement (111 sur 357 depuis les élections).

Sur Twitter, Jagmeet Singh et Alexandre Boulerice ont eux-mêmes dénoncé les récentes décisions controversées du gouvernement Trudeau. Mais les reproches s’arrêtent là : devant les quelques téléspectateurs des travaux aux Communes ou les abonnés Twitter du NPD.

Alexandre Boulerice convient que les militants, voire certains élus, pourraient se lasser de voir leur parti appuyer un gouvernement avec lequel ils sont profondément en désaccord sur une question fondamentale comme l’environnement. Ce risque avait été évoqué au caucus avant que celui-ci appuie l’entente.

« Quand tu es le troisième parti de l’opposition et que tu as seulement 25 députés, soit tu es pertinent, soit tu ne l’es pas », soulève cependant M. Boulerice. « Là, on a prouvé qu’on était pertinents. Et le risque encouru était positif en ce sens. »

Il n’est toutefois pas nul, nuance l’ex-stratège néodémocrate Karl Bélanger. « Le NPD doit décider de la grosseur de la couleuvre qu’il est prêt à avaler », illustre-t-il. Il y a un réel danger de payer un prix politique à maintenir en poste un gouvernement avec lequel la population et la base de son propre parti ne sont pas d’accord « parce que l’on sacrifie ce genre de choses sur l’autel de l’entente ». Et un risque de mécontentement à l’interne.

La prochaine année et demie révélera si le NPD demeure satisfait ou s’il se lasse. M. Boulerice rappelle qu’un gouvernement minoritaire ne survit en moyenne que 20 mois. « Personne ne va crier au scandale si dans deux ans, deux ans et demi, on dit que c’est assez. Il faudra avoir une bonne raison, par contre. »

Même si, officiellement, les instances du NPD persistent à dire que leur entente offrira des gains concrets aux citoyens, certains pourraient déjà être en train de contempler l’idée d’écourter le temps qu’ils devront passer à ronger leur frein.

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