La bataille pour le vote stratégique en Ontario

Les chefs sont réunis au débat de la Fédération des municipalités du Nord de l'Ontario au Capitol Centre à North Bay. De gauche à droite: Steven Del Duca (Libéral), Doug Ford (PC), Andrea Horwath (NPD) et Mike Schreiner (Vert)
Photo: Gino Donato La Presse canadienne Les chefs sont réunis au débat de la Fédération des municipalités du Nord de l'Ontario au Capitol Centre à North Bay. De gauche à droite: Steven Del Duca (Libéral), Doug Ford (PC), Andrea Horwath (NPD) et Mike Schreiner (Vert)

Dans son bureau de campagne, au quatrième étage d’un bâtiment offrant un panorama bétonneux de sa circonscription, la néo-démocrate Chandra Pasma fait le souhait que cette fois-ci soit la bonne. Après être passée à 175 voix d’être élue députée d’Ottawa-Ouest — Nepean en 2018, la candidate espère que davantage d’électeurs de gauche se rangeront derrière elle cette année.

Il y a quatre ans, une majorité d’électeurs de la circonscription ne voulaient pas des conservateurs : 61 % d’entre eux ont voté pour le NPD et les Libéraux. Mais c’est pourtant la recrue conservatrice Jeremy Roberts qui est sortie gagnant de la course avec une avance de 0,34 % sur Chandra Pasma, la marge de victoire la plus petite pour un tory lors de la dernière élection.

Des milliers d’Ontariens progressistes choisiront d’ici le mois de juin qui, du Parti libéral ou du Nouveau Parti démocratique, a la meilleure chance de vaincre les progressistes-conservateurs dans leur circonscription. Les deux partis, reconnaissant le risque de la division du vote, comme ce fut le cas dans Ottawa-Ouest — Nepean en 2018, cherchent à rallier les électeurs progressistes, sans quoi ils risquent de paver la voie à des victoires conservatrices.

Les progressistes-conservateurs eux-mêmes en sont conscients. Selon une source proche de la campagne de Jeremy Roberts en 2018, l’équipe conservatrice estimait avoir besoin que les candidats du NPD et du Parti libéral mènent une bonne campagne et se répartissent le vote de gauche pour espérer l’emporter, ce qui fut le cas.

En 2018, les conservateurs ont remporté huit circonscriptions par une marge de moins de 2,5 %. Le vote combiné du Parti libéral et du NPD était en moyenne supérieur de 15 points de pourcentage à celui des conservateurs dans ces courses. Le NPD s’estime le mieux placé pour accéder au pouvoir dans ces circonscriptions, considérant son arrivée à la deuxième place dans dix courses remportées par les conservateurs par une marge de moins de 5 %.

Derrière son masque, Chandra Pasma explique que sa performance en 2018 pourrait lui donner l’avantage sur les libéraux, qui ont représenté la circonscription de 2003 à 2018. « Les gens savent que nous sommes le choix stratégique en raison de ce qui s’est passé en 2018 », dit-elle. Aux portes où elle a cogné, les gens se souviennent de sa performance. D’après un récent sondage de la firme Mainstreet Research réalisé les 6 et 7 mai, le NPD et les progressistes-conservateurs sont à égalité dans le comté.

Mais rien n’est gagné d’avance : les libéraux n’ont pas dit leur dernier mot.

Un retour libéral ?

Le Parti libéral peut compter sur des appuis historiques dans la circonscription, note la professeure de science politique Geneviève Tellier de l’Université d’Ottawa. Ottawa-Ouest — Nepean « est sans doute un endroit où le parti a une possibilité de faire des gains », croit la politologue. Selon Pierre Cyr, ancien directeur général des opérations de la première ministre Kathleen Wynne, le Parti libéral opère même une campagne distincte dans la région d’Ottawa. La campagne va bien dans Ottawa-Ouest — Nepean, estime ce dernier.

Paola, une femme d’origine italienne, fait partie des irréductibles du comté. Son père votait pour le Parti libéral, sa famille aussi. L’électrice bilingue perpétuera la tradition, même si le premier ministre Doug Ford « a fait un travail incroyable durant la pandémie », souligne-t-elle devant une épicerie. En 2018, quand des millions d’Ontariens ont déserté les libéraux, Paola a gardé le fort et les a appuyés dans Ottawa-Ouest — Nepean.

De son côté, Jeremy Roberts a pu compter sur des électeurs comme Bruce Rolfe pour se faufiler vers la victoire en 2018. Assis sur un banc près d’une banque par une journée chaude, le septuagénaire raconte qu’il vote pour les progressistes-conservateurs depuis 1992. « Je pense que Doug Ford a fait un bon travail », résume-t-il. Ce n’est pas cette année que Bruce Rolfe mettra fin à cette série de votes pour les progressistes-conservateurs.

Une campagne terrain

Le NPD devra faire fi de la menace libérale s’il veut remporter des courses serrées comme Ottawa-Ouest — Nepean à travers la province : cinq des huit circonscriptions où les conservateurs ont gagné par moins de 2,5 % des voix en 2018 ont été remportées par les libéraux en 2014. Le NPD aura à convaincre de nouveaux électeurs, mais aussi à conserver ses acquis.

Un sac vissé au dos, Anna Destro arrête sa marche sous le soleil pour parler au Devoir. L’augmentation du coût de la vie l’inquiète, dit-elle, mais elle sent que certains enjeux, comme la santé mentale, sont plus importants pour le NPD, pour qui elle a d’ailleurs voté en 2018. Au mois d’avril, le parti a proposé une assurance de santé mentale universelle.

Le plan des néo-démocrates pour réduire le coût de la vie fait pourtant partie du premier chapitre de leur plateforme. Comme quoi les partis devront continuer de rejoindre leurs électeurs. « Au final, dans Ottawa-Ouest — Nepean, c’est le parti qui travaille le mieux sur le terrain qui l’emporte. C’est vrai dans la plupart des circonscriptions, mais c’est surtout le cas ici », estime la source conservatrice.

À quel moment les électeurs progressistes vont-ils décider du parti qui est le mieux équipé pour empêcher un gouvernement Ford ? Plusieurs électeurs ontariens rencontrés par Le Devoir ont peu porté attention à la campagne jusqu’à maintenant. « Les électeurs attendent jusqu’à la dernière minute pour faire des recherches », observe Pierre Cyr. « Dans la dernière semaine, les votes vont se solidifier », prévoit-il.

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