Quel poids électoral aura la francophonie dans l’Est ontarien ?

Amanda Simard (à droite), députée libérale sortante de la circonscription de Glengarry–Prescott–Russell
Photo: Chris Young La Presse canadienne Amanda Simard (à droite), députée libérale sortante de la circonscription de Glengarry–Prescott–Russell

Le quartier général d’Amanda Simard, la députée libérale sortante de la circonscription de Glengarry–Prescott–Russell, bourdonne en ce chaud jour de mai. Une bénévole supervise une table couverte de documents, le téléphone sonne, puis le conjoint de la candidate — le député fédéral d’Etobicoke-Centre, Yvan Baker — entre dans le local avec sa mère. « Il faut travailler comme si on a 10 000 voix de retard », lance l’élue de l’Est ontarien.

La candidate libérale a grandi sur le rang Saint-Joseph d’Embrun, là où la chanteuse Véronic DiCaire a aussi passé son enfance, et elle compte aujourd’hui sur les électeurs de cette municipalité à majorité francophone pour décrocher un deuxième mandat à Queen’s Park lors des élections du 2 juin prochain.

Bien des gens de la région sont des amis ou des amis de sa famille : après tout, la ville de quelque 7000 habitants sise le long de la rivière Castor l’a « élevée », dit-elle. C’est d’ailleurs là, à 40 minutes de route d’Ottawa, que se trouve son bureau de campagne.

Dans les rues d’Embrun et de la campagne environnante, cette proximité fait vite surface. « C’est le fun de te voir en personne, on te voit partout ! » lui confie une électrice qu’elle vient de croiser. Les pancartes de la candidate pullulent le long des principales routes de la région. Dépliants rouges en main, Amanda Simard rencontre l’un de ses anciens enseignants en faisant du porte-à-porte. Et l’ancien directeur de l’école secondaire de sa mère lui donne un coup de main durant la campagne.

Mais si elle l’a élevée, la région l’a aussi forcée à faire face à ses convictions.

En novembre 2018, quand le gouvernement progressiste-conservateur dont elle faisait alors partie s’en est pris aux services des Franco-Ontariens, ses électeurs ont exigé des explications. La députée a répondu en claquant la porte du parti — un geste « audacieux » et « courageux », disent plusieurs citoyens toujours reconnaissants, quatre ans plus tard.

Puisqu’elle a quitté le gouvernement Ford seulement cinq mois après son arrivée au pouvoir, le mandat d’Amanda Simard a donc largement été défini par cet acte, de même que la lutte pour les Franco-Ontariens qu’elle a entreprise dans la lancée. Mais à quel point ces gestes galvaniseront-ils les électeurs de cette circonscription à majorité francophone ? Une chose est certaine : la réponse viendra lors des élections du 2 juin, qui permettront de voir à quel point le traitement réservé à la francophonie par les progressistes-conservateurs affectera leur popularité, note Geneviève Tellier, professeure de science politique à l’Université d’Ottawa.

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Vêtu d’un polo bleu, Stéphane Sarrazin nous accueille dans un bureau tapissé de ses affiches à Casselman, un village à 15 minutes de route d’Embrun, tout près de l’autoroute 417. Le maire d’Alfred et Plantagenet, un canton rural de 10 000 citoyens donnant sur la rivière des Outaouais, brigue Glengarry–Prescott–Russell pour le parti de Doug Ford.

Avant l’arrivée d’Amanda Simard, les progressistes-conservateurs avaient de la difficulté à percer dans la circonscription — elle a été représentée à Queen’s Park par un libéral sans interruption de 1999 à 2018. Mais c’est ici que se trouve la pépinière francophone du parti : Amanda Simard était l’adjointe de la ministre des Affaires francophones, Caroline Mulroney. L’une des conseillères de Mme Mulroney, Marilissa Gosselin, a déjà été candidate dans la circonscription, et un autre conseiller de la ministre, Mathieu Dumont, gère la campagne de Stéphane Sarrazin.

En 2018, c’est Caroline Mulroney, seule, qui a dû défendre les coupes de son gouvernement. Durant cette campagne, la responsabilité revient toutefois à M. Sarrazin. Et selon ce dernier, vu les déficits enregistrés par la province lors de l’arrivée de Doug Ford au pouvoir, il était justifié d’éliminer le Commissariat aux services en français, qui employait 13 personnes, et de mettre fin au projet de l’Université de l’Ontario français.

« Les électeurs ne peuvent pas toujours comprendre les décisions prises par les politiciens », note le candidat. La décision de « repousser » le projet de l’université de langue française à Toronto (l’énoncé économique du gouvernement Ford indiquait plutôt que les plans étaient « annulés ») était peut-être d’ordre stratégique, suggère-t-il. Une façon, dit M. Sarrazin, d’obtenir du financement du gouvernement fédéral ; c’est d’ailleurs grâce à ce dernier que le projet a finalement vu le jour.

Le progressiste-conservateur préfère toutefois diriger l’attention sur le bilan pré-2018 du Parti libéral qu’Amanda Simard a joint en 2020. Quand il était au pouvoir, le gouvernement de Kathleen Wynne, avance Stéphane Sarrazin, « n’a pas fait grand-chose » pour les francophones. (Il a notamment donné son indépendance au Commissariat aux services en français.)

Et au lieu de quitter le caucus en 2018 comme l’a fait Mme Simard, M. Sarrazin affirme qu’il se serait plutôt « retroussé les manches ».

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C’est l’heure du dîner à Casselman et les élèves de l’école secondaire voisine se rassemblent près de l’épicerie d’où Colette sort. L’ancienne éducatrice n’a pas encore fait son choix en vue des élections du 2 juin, préférant attendre de voir ce que proposeront les partis aux aînés, mais elle dit avoir voté libéral en 2018 pour défendre la place du français en Ontario. « J’étais en éducation, et quand les conservateurs étaient au pouvoir, on recevait moins [de fonds] », dit-elle.

Les enjeux linguistiques sont une corde sensible pour bien des électeurs de Glengarry–Prescott–Russell. Natif du nord de l’Ontario, Claude Grenon explique avoir eu de la difficulté à étudier dans sa langue maternelle en grandissant. Il appuiera donc de nouveau Amanda Simard cette année — pour défendre le fait français dans la province, dit-il. « Je sais qu’elle a travaillé fort là-dessus. »

En Ontario, la marque libérale est souvent associée à la défense de la francophonie. Il était donc étonnant, dans les circonstances, que de nombreux libéraux aient épaulé Amanda Simard en 2018, quand elle brandissait la bannière des progressistes-conservateurs. Plusieurs électeurs avaient d’ailleurs alors voté pour le parti de Doug Ford pour la première fois de leur vie : « Les idées [d’Amanda] résonnaient avec moi », explique Caroline Lamarche, une résidente de Hawkesbury.

Les deux candidats présentant des visions différentes des enjeux francophones des dernières années, les milliers de Franco-Ontariens de la circonscription feront savoir le 2 juin jusqu’à quel point ils pèsent dans la balance. « La mémoire franco-ontarienne est très longue, affirme Pierre Cyr, un ancien conseiller de la première ministre Kathleen Wynne, mais on a vu que Doug Ford est devenu plus populaire durant la pandémie. »

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Sous le soleil de l’après-midi, Amanda Simard parcourt avec des bénévoles les rues d’un nouveau développement immobilier de la ville qui l’a vue grandir. Près des silos à grain poussent des maisons neuves, et Embrun grandit rapidement. « On est contre Doug Ford », rappelle-t-elle à certains nouveaux résidents. D’autres lui ouvrent leur porte et leur cœur : « On a besoin de vous autres », lui lance une infirmière franco-ontarienne.

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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