Une élection sans chef bilingue en Ontario

De gauche à droite: Doug Ford (Parti progressiste-conservateur), Steven Del Duca (Parti libéral), Andrea Horwath (Nouveau Parti démocratique) et Mike Schreiner (Parti vert)
Photo: La Presse canadienne De gauche à droite: Doug Ford (Parti progressiste-conservateur), Steven Del Duca (Parti libéral), Andrea Horwath (Nouveau Parti démocratique) et Mike Schreiner (Parti vert)

Pour la première fois en près de cinquante ans, aucun chef de parti provincial en Ontario ne parlera français lors de la campagne électorale qui débutera la semaine prochaine. Bien que certains chefs aient suivi des cours, aucun ne peut s’exprimer avec aisance en français, une langue parlée par plus de 600 000 personnes en Ontario, la plus importante communauté francophone minoritaire du pays.

Les quatre principaux chefs — Doug Ford (Parti progressiste-conservateur), Steven Del Duca (Parti libéral), Andrea Horwath (Nouveau Parti démocratique) et Mike Schreiner (Parti vert) — ont promis d’apprendre le français. « On avait l’impression qu’il y avait eu des avancées dans ce sens et que les chefs allaient porter une attention particulière au fait francophone », note la politologue Geneviève Tellier.

À l’automne 2021, Doug Ford avait déclaré qu’il avait cessé ses cours de français parce que la pandémie faisait en sorte qu’il ne pouvait se trouver en présence de sa professeure. La cheffe de l’opposition, Andrea Horwath, avait alors indiqué qu’elle n’avait pas le temps nécessaire pour apprendre la langue. Les équipes des deux chefs n’ont pas répondu aux questions du Devoir sur leur état actuel d’apprentissage du français.

L’équipe du chef libéral Steven Del Duca n’a pas précisé si ce dernier avait poursuivi ses cours de français. En octobre 2021, Del Duca avait annoncé qu’il planifiait de reprendre les cours qu’il avait commencés en 2013, lorsqu’il était adjoint parlementaire.

Depuis le milieu des années 1970, au moins un chef bilingue a été en lice en Ontario. Le Nouveau Parti démocratique (NPD) a pu entre autres compter sur Bob Rae et Howard Hampton, tandis que le Parti progressiste-conservateur a été dirigé par Patrick Brown entre 2015 et 2018, l’un des rares chefs bilingues du parti au cours des 25 dernières années.

Le Parti libéral de l’Ontario, longtemps reconnu pour sa défense des Franco-Ontariens, a pour sa part élu des chefs bilingues depuis 1975 : Stuart Smith, David Peterson, Dalton McGuinty, puis Kathleen Wynne. C’est le cabinet du premier ministre David Peterson qui, en 1986, a introduit la Loi sur les services en français, qui protège juridiquement le fait français en Ontario.

La Ville Reine trône

L’absence du français dans le répertoire linguistique des chefs ne surprend pas complètement l’ancien chef néodémocrate Howard Hampton, qui a siégé en tant que chef à Queen’s Park de 1996 à 2009. « La question la plus importante [pour les chefs] est : qui peut gagner la plupart des circonscriptions dans la grande région de Toronto ? » soutient-il lors d’une entrevue en français. Près de 40 % des sièges de la législature ontarienne sont situés dans la région, qui n’inclut pas la ville d’Hamilton et ses environs, où résident un grand nombre de personnes qui se rendent dans la métropole pour travailler.

La région du sud de la province accueille plus des trois quarts des nouveaux arrivants en Ontario. Un électorat auquel les chefs tentent de plaire. Pour ces nouvelles communautés, « la langue française n’est pas une question importante dans leur vie économique », pense Howard Hampton, ancien représentant de la circonscription de Kenora–Rainy River, dans le nord-ouest de la province. « La francophonie était plus importante il y a 30 ou 40 ans, mais avec l’immigration, la place du français diminue », estime Marcel Beaubien, ancien député de la circonscription de Lambton–Kent–Middlesex.

Une question de sensibilité ?

La région d’origine des chefs peut expliquer en partie l’absence de francophones dans la course. Mais ce n’est pas la seule raison, souligne la professeure de l’Université d’Ottawa Geneviève Tellier. L’ancienne cheffe libérale Kathleen Wynne, par exemple, s’exprimait en français même si elle représentait une circonscription urbaine à Toronto. « C’était laborieux au début du mandat, mais elle a fait beaucoup d’efforts. Il y avait chez elle cette sensibilité pour apprendre et communiquer en français », observe Mme Tellier.

Quel impact cela aura-t-il sur la campagne ? Aucun. 

 

Le chef actuel du Parti libéral, Steven Del Duca, espère se faire élire dans la circonscription de Vaughan, en banlieue de Toronto. Son équipe n’a pas répondu directement à nos questions sur l’importance ou non qu’accorde son chef à l’élection d’un premier ministre bilingue en Ontario. Par voie de communiqué, le parti a toutefois affirmé que plusieurs de ses candidats francophones étaient de fervents défenseurs du français : trois des sept membres de l’actuel caucus libéral sont des Franco-Ontariens.

La professeure Tellier pense que la présence de candidats francophones peut pallier le manque de connaissances du chef, mais elle ne sent pas de conviction ni d’intérêt de la part de Steven Del Duca, ou des autres chefs, pour la défense du français dans cette élection. La question du français pourrait n’avoir que peu d’incidences sur le choix des électeurs, pense toutefois le professeur émérite de l’Université de Toronto Nelson Wiseman. « Les seules personnes qui s’intéressent à ce sujet sont les Franco-Ontariens, affirme-t-il. Quel impact cela aura-t-il sur la campagne ? Aucun. »

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.

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