L’apprentissage de Doug Ford

Doug Ford, à la tête du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario depuis le 10 mars 2018, a été élu premier ministre de sa province le 29 juin 2018.
Photo: Cole Burston La Presse canadienne Doug Ford, à la tête du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario depuis le 10 mars 2018, a été élu premier ministre de sa province le 29 juin 2018.

Il y a trois ans, rares étaient ceux qui auraient prédit un deuxième mandat à Doug Ford tant sa première année de règne avait été houleuse. Mais à une semaine du déclenchement des élections provinciales en Ontario, le premier ministre devance largement ses adversaires dans les intentions de vote. Comment a-t-il pu opérer ce revirement de situation?

Début 2018. Une course à la mairie de Toronto se dessine entre John Tory et Doug Ford. Ce dernier fait savoir ses intentions depuis la cour arrière de sa mère ; il a espoir de suivre le même parcours que son frère Rob, maire de la métropole ontarienne entre 2010 et 2014. Mais alors que l’élection municipale se prépare, l’éviction de Patrick Brown de la chefferie du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario change la donne. Doug Ford devient chef du parti en mars, puis est élu premier ministre en juin.

Il entre en politique provinciale comme un éléphant dans un magasin de porcelaine.

 

Au cours de la première année de son mandat, il force le départ du p.-d.g. d’Hydro One, qu’il disait surpayé ; il élimine le système de plafonnement et d’échange de droits d’émission de gaz à effet de serre introduit par le gouvernement précédent ; il réduit de presque la moitié la taille du conseil municipal de la Ville de Toronto. « C’était une année remplie d’action », convient Kyle Jacobs, un ancien conseiller politique du premier ministre.

Entre novembre 2018 et avril 2019, le gouvernement dépose un énoncé économique puis un budget qui seront déterminants. La province annonce qu’elle met fin au projet de l’Université de l’Ontario français, puis élimine le Commissariat aux services en français, le chien de garde des Franco-Ontariens. Après ces annonces, la députée Amanda Simard quitte le caucus progressiste-conservateur ; elle se joindra au Parti libéral près d’un an plus tard.

Au printemps 2019, le ministre des Finances, Victor Fedeli, présente un budget qui réduit les dépenses de 16 des 22 ministères de la province afin d’atteindre l’équilibre budgétaire. L’agence Santé publique Toronto — qui sera un joueur clé dans la gestion de la pandémie — perd environ 200 millions de dollars de financement, mais le premier ministre annoncera ensuite qu’il change d’avis.

Les problèmes de communication sont nombreux. En juin 2019, deux mois après le dépôt du budget, Victor Fedeli perd son poste. Les Ontariens ont alors une opinion plus favorable de la cheffe néodémocrate, Andrea Horwath, que du premier ministre. Lorsque les Raptors de Toronto célèbrent leur championnat de la NBA devant des milliers de partisans, Doug Ford est accueilli sur scène par des huées.

Il peut donc sembler surprenant de voir Doug Ford mener dans les sondages à l’approche de la prochaine campagne électorale. Mais « la réponse du gouvernement durant la pandémie a été un tournant », souligne Kyle Jacobs.

Courbe d’apprentissage

D’après le politologue Zack Taylor, qui a étudié la popularité des frères Ford à Toronto, le premier ministre n’a réellement compris le fonctionnement de la gouvernance parlementaire qu’au moment de la pandémie. « Je crois qu’il pensait qu’en devant premier ministre, il pouvait dire des choses et qu’elles auraient lieu », explique le professeur de l’Université Western. « Il a appris assez rapidement que ça ne marchait pas de cette façon. »

La Franco-Torontoise Christine Maydossian, une ancienne conseillère politique de Rob Ford, a elle aussi constaté cette évolution. « Tu te rends compte qu’il y a tellement de parties prenantes, tellement d’intervenants, tellement de gens ont des intérêts. […] Tous les politiciens entrent d’une façon et sortent d’une autre façon », affirme-t-elle.

Pendant la pandémie, tranchant avec son style précédent, Doug Ford a écouté l’avis des experts en santé publique et de sa ministre de la Santé, Christine Elliott. Zack Taylor ne s’en est pas surpris. « Lorsqu’il était conseiller municipal à Toronto, il n’avait pas de patience pour les élites, mais en tant qu’entrepreneur, il était intéressé par la gestion », remarque le politologue. Cela s’est vu durant la pandémie : il était prêt à respecter les médecins, car écouter leurs conseils concordait avec ses principes, analyse le professeur.

Certains s’attendaient à ce que Doug Ford gère la pandémie de la même façon que Donald Trump, auquel il avait été comparé en 2018. Mais le premier ministre ontarien n’a pas minimisé la pandémie comme l’a fait le président américain : la province a même eu certaines des mesures sanitaires les plus strictes du continent pendant environ un an et demi. « Doug Ford est un conservateur, mais ultimement, il est un populiste qui souhaite être populaire », indique Derek Leebosh, vice-président de la firme de sondage Environics.

Entre mars 2020 et juin 2020, les intentions de vote attribuées au Parti progressiste-conservateur ont augmenté de neuf points de pourcentage, passant de 33 % à 42 %. Dans les mois qui ont suivi, certains députés progressistes-conservateurs se sont toutefois plaints, et cinq d’entre eux ont quitté le caucus précisément en raison de la pandémie.

Doug Ford est un conservateur, mais ultime-ment, il est un populiste qui souhaite être populaire

 

À titre de comparaison : au Québec, une seule députée de la CAQ, Claire Samson, a fait de même. Et si son nouveau clan, le Parti conservateur du Québec, obtient environ 14 % des voix selon certains sondages, aucun parti ne s’est similairement démarqué à la droite des progressistes-conservateurs ontariens.

Un référendum sur Doug Ford ?

Plus tôt cette année, alors que le « Convoi de la liberté » battait son plein, Doug Ford était absent de la place publique : le premier ministre de l’Ontario ne s’est pas adressé aux médias du 1er au 10 février. Et bien que certaines des mesures qu’il avait introduites étaient la cible de la hargne des manifestants, son nom a été peu prononcé par les protestataires, contrairement à celui de Justin Trudeau, a d’ailleurs constaté Derek Leebosh. « Ça m’a frappé qu’il ait évité d’être désigné comme une cible ou une personne responsable. »

L’an dernier, certains observateurs affirmaient que les élections provinciales de 2022 seraient essentiellement un référendum sur Doug Ford et sa gestion de la pandémie. Le professeur Jonathan Malloy, de l’Université Carleton, était du groupe, mais il en est moins convaincu aujourd’hui — et ce, même si les Ontariens se disent plutôt insatisfaits du travail du gouvernement ontarien en la matière.

« Les libéraux et le NPD aimeraient que ce soit un référendum [sur Doug Ford], mais je ne pense pas que ça trouvera un écho parmi les électeurs. » Les Ontariens estiment qu’il est un homme hors de l’ordinaire, oui, mais aussi « sincère et pragmatique », croit l’expert en science politique.

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