Que la course à la chefferie du parti conservateur commence!

Les aspirants à la chefferie du Parti conservateur du Canada avaient jusqu’à mardi pour répondre aux premiers critères d’inscription à la course à la chefferie. Huit candidats se sont ainsi qualifiés en remettant leur formulaire de mise en candidature et un premier versement de 50 000 $ au parti. Du lot, six sont Ontariens, quatre sont des politiciens de carrière et seulement deux sont parfaitement bilingues. Les prétendants devront maintenant officialiser leur candidature d’ici le 29 avril — s’ils veulent bel et bien figurer sur les bulletins de vote — en amassant 500 signatures et le reste des 300 000 $ de frais d’inscription et de dépôt de conformité. Jean Charest, Leslyn Lewis et Pierre Poilievre ont déjà franchi cette étape. Le prochain chef conservateur sera choisi le 10 septembre. Survol des forces en présence par Marie Vastel.

Patrick Brown

Député d’arrière-ban du gouvernement de Stephen Harper de 2006 à 2015, Patrick Brown s’est surtout fait connaître après avoir fait le saut en politique provinciale, où il s’est fait élire chef du Parti progressiste-conservateur de l’Ontario (PPCO) et s’est retrouvé au cœur de quelques scandales.

Il a été forcé de démissionner en 2018, lorsqu’il fut révélé qu’il aurait fait, à deux occasions différentes, des avances non désirées à une jeune femme de dix ans sa cadette qu’il avait ramenée chez lui.

Il y a également eu des allégations d’irrégularités dans une douzaine d’investitures locales. Dans l’un des cas, la police de Hamilton a ouvert une enquête et a conclu qu’il y avait eu fraude, mais pas suffisamment de preuves pour déposer des accusations. M. Brown a d’autre part été accusé par le commissaire à l’intégrité de l’Ontario d’avoir omis de rapporter des revenus locatifs sur sa résidence principale, de même qu’un prêt de 375 000 $ par un ami candidat du PPCO.

Banni par le parti, Patrick Brown s’est fait élire maire de Brampton à l’été 2018. Il a parrainé l’adoption d’une motion contestant la Loi sur la laïcité de l’État québécois et a encouragé d’autres municipalités ontariennes à financer sa contestation judiciaire, comme l’a fait sa Ville.

M. Brown, 43 ans, se pose en grand défenseur de la liberté de religion et mise sur sa popularité auprès des communautés culturelles. L’une de ses promesses vise en particulier la communauté tamoule, à qui il promet d’ouvrir le système d’immigration à leur famille et de « lever l’interdiction » contre les Tigres tamouls, organisation classée terroriste par son ancien gouvernement. Il a aussi promis des crédits d’impôt et une contribution directe pour la garde d’enfants afin de valoriser « le travail […] de la famille élargie ».

Il s’en est surtout pris à son rival Pierre Poilievre, l’accusant d’avoir soutenu la volonté du gouvernement Harper d’interdire le port du niqab pour le serment de citoyenneté et de créer une ligne téléphonique pour dénoncer les pratiques culturelles barbares. M. Poilievre nie avoir été d’accord à l’époque.

Le camp Poilievre a répliqué en convainquant le Parti conservateur d’interdire la vente de cartes de membres par le biais de cartes de crédit prépayées, alléguant que la pratique pourrait permettre de la fraude par l’équipe Brown.

M. Brown est un organisateur politique redoutable. Sa campagne avait recruté 40 000 des 70 000 nouveaux membres au PPCO lors de la course à la chefferie de 2015.

Jean Charest est l’un de ses mentors, et il ne l’a pas encore attaqué : leurs bases d’appui chez les progressistes-conservateurs sont des vases communicants.

Jean Charest

 

Après trente ans en politique suivis de dix ans dans le secteur privé, Jean Charest est entré dans la course à la chefferie en apportant quelques casseroles. Peu de jeunes conservateurs se souviennent de son passage sur la scène fédérale (1984-1998), au gouvernement progressiste-conservateur de Brian Mulroney, puis à la tête du parti dans l’opposition. Ils le voient davantage comme un ancien premier ministre libéral du Québec (2003-2012).

Une part de son identité que son principal rival, Pierre Poilievre, ne manque jamais de rappeler. Jean Charest est ainsi dépeint comme un « libéral » qui a créé un marché du carbone, qui s’est opposé à l’abolition du registre des armes d’épaule par Ottawa et dont la province s’oppose aux sables bitumineux de l’Ouest.

M. Charest s’est vu libéré du boulet de l’enquête Mâchurer de l’Unité permanente anticorruption (UPAC), abandonnée peu avant qu’il saute dans la course. Mais d’autres allégations de corruption ayant entaché son gouvernement ont été ramenées sur la place publique : des permis de garderies octroyés à des donateurs libéraux, aux « Post-it » apposés pour signaler les allégeances politiques d’aspirants juges. Son travail comme consultant privé pour Huawei fait aussi sourciller des conservateurs.

Ses premières prises de position ont détonné des positions traditionnelles du parti qu’il aspire à diriger. M. Charest a assuré qu’il n’assouplirait pas le contrôle des armes à feu, qu’il conserverait une forme de tarification fédérale du carbone et, qu’en raison de son objection à la Loi sur la laïcité de l’État québécois, il interviendrait en Cour suprême à titre de premier ministre fédéral.

Il y a deux ans, M. Charest, aujourd’hui âgé de 63 ans, avait renoncé à se lancer dans la course en expliquant que le membrariat avait trop changé depuis son passage à la tête du défunt Parti progressiste-conservateur. Cette fois-ci, Jean Charest semble proposer de transformer le Parti conservateur du Canada de l’intérieur.

Il a haussé le ton contre le meneur Pierre Poilievre, l’accusant de vouloir « américaniser » la politique canadienne et de ne pas être digne de diriger un parti politique puisqu’il prêche que la cryptomonnaie peut protéger les citoyens de l’inflation et qu’il avait appuyé les convois de camionneurs. M. Charest propose de criminaliser les barrages illégaux par une loi sur la protection des infrastructures essentielles.

Jean Charest a, lui aussi, attiré de nombreux organisateurs et fidèles partisans. Ceux qui connaissent la bête politique préviennent que le sous-estimer serait une
grave erreur.

 

Leslyn Lewis

Nouvelle venue en politique fédérale, Leslyn Lewis avait causé la surprise lors de la précédente course à la chefferie de 2020 en arrivant troisième et remportant davantage de votes que chacun des deux meneurs avant d’être éliminée au second tour. Cette avocate de 51 ans du sud de l’Ontario s’est depuis fait élire aux Communes l’automne dernier. En deux ans, Leslyn Lewis est rapidement devenue une figure connue du mouvement conservateur — particulièrement auprès de la frange sociale du parti —, mais
sa notoriété ne s’est pas étendue au-delà.

De sa vingtaine d’interventions en Chambre depuis les dernières élections canadiennes, la moitié ont porté sur la pandémie. Elle a réclamé, comme ses collègues, la fin des décrets fédéraux imposant la vaccination. Et dénoncé, dans le National Post, un « coup [d’État] socialiste » par lequel Justin Trudeau cherchait à « contrôler » les vies des Canadiens par une « dépendance économique » créée par les aides financières pandémiques. Elle a allégué sur Twitter que la vaccination des enfants de 5 à 12 ans faisait de ces derniers des « boucliers pour les adultes ». Mme Lewis n’a pas dévoilé son statut vaccinal. Elle s’est également opposée au recours à la Loi sur les mesures d’urgence et a offert son appui aux convois de camionneurs.

Mère de famille monoparentale, arrivée à Toronto de la Jamaïque à l’âge de cinq ans, elle est l’unique élue de race noire du caucus conservateur. Ouvertement pro-vie, elle a l’appui des organismes de cette mouvance, qui regroupent un important bassin de membres conservateurs influents lors des courses à la chefferie.
Elle a notamment soutenu publiquement, avant d’être élue, un projet de loi privé conservateur qui visait à ériger en infraction criminelle le fait pour un médecin de pratiquer un avortement sexo-sélectif.

Sa campagne insiste sur le fait qu’elle offrira cependant une plateforme et des idées politiques pouvant plaire à l’ensemble des membres conservateurs. Elle se situe au centre droit de l’échiquier du parti. Ce qui fait qu’elle pourrait favoriser une victoire de Pierre Poilievre, lorsqu’elle sera éliminée en cours de dépouillement, si ses électeurs lui attribuent leur second choix au bulletin préférentiel.

Mme Lewis a jusqu’à présent promis de favoriser la production d’énergie en abolissant la taxe carbone fédérale, en réduisant les importations de l’étranger, ainsi qu’en permettant le transport de pétrole vers les côtes canadiennes et les marchés d’exportation. Elle promet aussi une « loi protégeant les droits des parents ».

Pierre Poilievre

 

Député de la région d’Ottawa depuis ses 25 ans, Pierre Poilievre attendait impatiemment son tour de briguer la chefferie du parti au sein duquel il est impliqué — sous sa forme réformiste, allianciste, puis conservatrice — depuis son adolescence. Il était prêt à faire le saut il y a deux ans, mais s’est désisté à la dernière minute, son entourage évoquant des raisons familiales ; la revanche se préparait depuis. C’est sans surprise qu’il a été le premier à se lancer, avant même que la course ne soit déclenchée, le 5 février.

Sa campagne porte presque exclusivement sur la « liberté ». Celle de vivre sans mesures sanitaires contre la COVID-19, celle de ne pas se voir imposer une taxe carbone, celle de ne pas dépendre du pétrole importé de « dictatures » et celle de voir l’État jouer un plus petit rôle. Pierre Poilievre fait l’apologie de la cryptomonnaie pour placer son argent à l’abri de l’inflation. Il s’est en outre porté la défense des camionneurs et de leur liberté de manifester.

Fils adoptif d’un père fransaskois, élevé à Calgary et parfaitement bilingue, Pierre Poilievre, 42 ans, attire des milliers de curieux dans ses rassemblements. Un engouement que plusieurs observateurs politiques comparent à celui suscité jadis par Justin Trudeau.

M. Poilievre, lui, se sert plutôt du premier ministre libéral pour attaquer ses adversaires. Il dénonce sans relâche la « taxe carbone
Trudeau-Brown-Charest » — MM. Brown et Charest ont tous deux défendu le principe de tarification du carbone, quoique M. Brown n’ait pas précisé à quelle enseigne il loge aujourd’hui.

La campagne Poilievre a adopté le ton de son candidat : batailleur et incisif. Sa page Twitter dénonce
régulièrement ses deux opposants progressistes-conservateurs à coups d’affichettes comparant aux siennes leurs positions qualifiées de « libérales », justement.

La combativité de l’aspirant chef et son opération de charme auprès des franges plus marginales de la société en inquiètent certains dans les rangs conservateurs. Mais sa stratégie attire les foules. Son défi sera maintenant de transformer tous ces partisans en membres du parti. Mais aussi, ultimement, en votes. Car seuls 60 % des membres du Parti conservateur se sont exprimés lors des dernières courses à la chefferie.

Pierre Poilievre pourrait aussi être pénalisé par la campagne nichée qu’il a choisie, s’il ne récolte pas suffisamment d’appuis pour l’emporter avec plus de 50 % au premier tour. Il aura sûrement le soutien des conservateurs sociaux ayant appuyé Leslyn Lewis. Mais Patrick Brown ou Jean Charest pourront profiter des appuis de l’autre lorsque l’un d’eux sera éliminé.

Leona Alleslev

 

Cette ex-députée libérale devenue conservatrice souhaite faire un retour par la grande porte en politique fédérale.

Leona Alleslev s’était fait élire en 2015 en banlieue de Toronto sous la bannière de Justin Trudeau, puis elle a quitté le gouvernement trois ans plus tard pour rejoindre le Parti conservateur dans l’opposition. « J’ai quitté les libéraux par principe ; j’ai rejoint les conservateurs par principe », a-t-elle plaidé pour justifier son parcours lorsqu’elle a annoncé qu’elle briguerait la chefferie au début avril.

Mme Alleslev n’a pas été réélue l’automne dernier, battue par la candidate libérale. Âgée de 54 ans, elle fait grand cas de ses neuf années au sein de l’armée de l’air. Elle a ensuite travaillé comme consultante, gestionnaire chez IBM, puis a ouvert un magasin de tourisme avec son mari dans le nord de l’Ontario. Elle se targue d’avoir « une expérience de vie concrète ».

Elle s’oppose à la taxe carbone, appuie la construction d’oléoducs d’ouest en est, et souhaite une hausse des budgets militaires.

Scott Aitchison

 

Élu conseiller municipal de Huntsville à 21 ans, puis maire de la ville 20 ans plus tard, Scott Aitchison a rejoint la scène fédérale en 2019 lorsqu’il a été élu député de sa région de Muskoka, au nord de Toronto.

Lors des débats aux Communes sur le convoi de camionneurs et la Loi sur les mesures d’urgence, il a appelé les élus de tous les partis à privilégier la collaboration plutôt que la confrontation. « Mettons fin aux attaques personnelles partisanes et à la rigidité idéologique. Commençons à nous écouter les uns les autres et à écouter nos concitoyens. » C’est dans cet esprit qu’il a négocié un amendement au projet de loi C-3 du ministre du Travail, Seamus O’Regan, afin d’y ajouter une bonification du congé de deuil parental. M. Aitchison a quitté sa famille à l’âge de 15 ans, rejetant la foi de témoins de Jéhovah.

L’élu de 49 ans s’oppose à la taxe carbone, aux décrets de vaccination fédéraux et à la Loi sur la laïcité de l’État québécois. Il promet une tournée du Québec pour rencontrer les citoyens touchés et voir de quelle façon « les soutenir pour que la loi soit abrogée ».

Roman Baber

 

Avocat de formation, Roman Baber n’est député provincial ontarien que depuis 2018, quand il s’était fait élire comme progressiste-conservateur dans une circonscription de Toronto.

Il a été expulsé du caucus de Doug Ford l’hiver dernier après avoir publié une lettre ouverte réclamant la fin des confinements anti-COVID-19 ; le premier ministre l’a accusé de « propager de la désinformation ».

M. Baber poursuit son combat depuis. Il a contesté ces confinements devant la Cour supérieure de l’Ontario, qui a refusé d’entendre sa cause. Il a déposé un projet de loi, à titre de député indépendant lui-même vacciné, pour protéger les travailleurs non vaccinés du congédiement ou de la suspension. Il estime que le convoi de camionneurs d’Ottawa était « un mouvement pacifique ». Il nie cependant faire campagne uniquement contre les mesures sanitaires. « Je me bats contre l’idéologie radicale de la gauche, la cancel culture », martèle-t-il sur Twitter.

Âgé de 42 ans, M. Baber est né en URSS, a immigré en Israël avec sa famille à l’âge de 8 ans puis au Canada à 15 ans.

Marc Dalton

 

Après une carrière dans l’enseignement primaire et secondaire en Colombie-Britannique, Marc Dalton en a entamé une seconde en politique. Député provincial de 2009 à 2017, il s’est fait élire au fédéral en 2019 à l’est de Vancouver.

Âgé de 61 ans, M. Dalton est pro-vie. Il s’est retrouvé au cœur d’une controverse lorsqu’un courriel datant de 1996 et rendu public en 2009 a révélé qu’il parlait de l’homosexualité comme d’un « choix de mode de vie ». Il s’est également opposé à une modification à la loi provinciale visant à permettre aux personnes transgenres de changer leur sexe auprès de l’état civil.

Au fédéral, M. Dalton s’est opposé au projet de loi interdisant les thérapies de conversion et a appuyé un projet de loi privé qui aurait criminalisé la pratique d’avortements sexo-sélectifs par un médecin. Il s’oppose à la vaccination obligatoire, promet une enquête publique sur la pandémie et une loi pour « ordonner la liberté médicale ».

M. Dalton s’exprime difficilement en français, mais promet de protéger le bilinguisme.

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