Au-delà de la cible des 2% en dépenses militaires

Le gouvernement répète que sa contribution à l’OTAN ne se chiffre pas qu’au seul pourcentage occupé par le budget militaire.
Photo: Gints Ivuskans Agence France-Presse Le gouvernement répète que sa contribution à l’OTAN ne se chiffre pas qu’au seul pourcentage occupé par le budget militaire.

Chaque mercredi, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

La guerre en Ukraine est venue modifier le plan budgétaire du gouvernement Trudeau et se verra accorder tout un pan de l’énoncé attendu jeudi. Mais la hausse des dépenses militaires, bien qu’elle soit au rendez-vous, n’atteindra pas la cible des 2 % du PIB promise à l’OTAN et réclamée par plusieurs. Les investissements seront néanmoins « majeurs », assure-t-on dans les coulisses libérales. Les experts l’espèrent, car les attentes sont élevées pour un gouvernement qui tente de se présenter depuis des semaines comme un leader mondial dans cette crise.

Les ministres des Affaires étrangères et de la Défense, Mélanie Joly et Anita Anand, multiplient les rencontres et les appels téléphoniques avec leurs homologues depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie, à la fin février. Le premier ministre Justin Trudeau s’est lui-même rendu en Europe début mars. Les annonces de sanctions économiques, d’envoi d’armes létales ou de soutien aux enquêtes internationales sur les crimes de guerre reprochés aux forces russes se succèdent aussi. Le contexte est venu justifier une révision du budget de la Défense nationale.

La ministre Anand avait même laissé présager que ces investissements pourraient s’élever aux 2 % du PIB que le Canada s’est engagé à essayer d’atteindre d’ici 2024, comme ses alliés de l’OTAN. (Le budget actuel de la Défense représente 1,36 % du PIB.) Elle annonçait, sur les ondes de CBC, à la mi-mars, se préparer à présenter au Conseil des ministres des scénarios prévoyant un budget qui égale cette cible, qui demeure en deçà ou qui même la surpasse. Mais cette troisième possibilité n’a depuis jamais été de nouveau évoquée publiquement, ni par la ministre ni par son patron. Les libéraux n’ont pas non plus semblé l’appuyer lors d’un débat, mardi, sur une motion conservatrice réclamant justement l’atteinte de la cible de l’OTAN.

Il ne fait donc plus de doute que les « investissements majeurs » promis dans le budget de jeudi correspondront aux scénarios moins ambitieux.

La guerre en Ukraine figurera malgré tout dans l’un des trois grands thèmes du budget, qui seront la croissance économique, l’accès au logement abordable et le rôle du Canada dans le monde.

La cible n’est pas une fin en soi

Cette contribution canadienne aux efforts de lutte contre la guerre devra outrepasser les dollars accordés à l’armée, indique Kerry Buck, qui a été ambassadrice du Canada à l’OTAN (2015-2018). « Si l’on se concentre uniquement sur le matériel militaire, comme façon de répondre à ce nouveau contexte de sécurité, ce serait une erreur », laisse-t-elle tomber. Le budget du ministère de l’Immigration devrait lui aussi être bonifié dans l’énoncé budgétaire de jeudi, afin que soit accéléré le traitement des demandes d’accueil d’Ukrainiens qui attendent déjà depuis trop longtemps. Le gouvernement devrait faire même avec celui des Affaires étrangères, pour verser encore davantage d’aide internationale et continuer de contribuer aux enquêtes, comme celle de la Cour pénale internationale, en finançant l’envoi d’avocats et d’experts sur le terrain, par exemple. « Nous avons la capacité de faire ce genre de choses, et nous l’avons fait lors de conflits précédents », rappelle Mme Buck.

L’ancienne diplomate convient, cela dit, que le budget de l’armée doit être gonflé. Notamment pour aider la société civile à se parer contre une cyberattaque russe, mais aussi pour protéger le flanc nord du Canada dans l’Arctique. « Nous nous en sommes remis à dépendre du parapluie américain depuis très longtemps. Et c’est une posture dangereuse. »

Le président de l’Institut canadien des affaires mondiales, David Perry, est du même avis. Et il note que même sans atteindre la cible des 2 % du PIB, le Canada devrait consacrer 10 à 15 milliards de dollars de plus par année à la Défense pour rattraper le retard accusé. Les capacités de défense continentale et du Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD) doivent être mises à niveau, l’équipement et les infrastructures également, et il manque encore 7500 soldats et réservistes dans les Forces armées (ou près de 10 % des effectifs). « Il y a déjà un déficit financier », explique cet expert en matière de défense.

À cela, le gouvernement devrait ajouter 16 milliards par année pour atteindre les 2 % du PIB, selon M. Perry. Le directeur parlementaire du budget parlait quant à lui de 25 milliards supplémentaires, ce qui serait venu doubler le budget de la Défense.

L’OTAN risque de s’impatienter

Le gouvernement répète que sa contribution à l’OTAN ne se chiffre pas qu’au seul pourcentage occupé par le budget militaire. Même s’il est au 25e rang des 29 pays de l’Alliance à ce chapitre, le Canada figure au 6e rang des dépenses militaires annuelles en dollars absolus. Et l’armée canadienne participe aux missions sur le terrain, y compris dans l’est de l’Europe pour freiner les visées de la Russie.
 

La cible des 2 % du PIB était en effet un objectif non contraignant, note l’ex-ambassadrice Kerry Buck. Mais la guerre en Ukraine a convaincu même les derniers retardataires (comme l’Allemagne) de revoir leurs budgets à la hausse, observe David Perry.

Les milliards de plus qui seront prévus dans le budget de jeudi devraient donc s’accompagner d’un plan d’investissement détaillé. « Autrement, les conversations portant sur le partage des dépenses à l’OTAN seront beaucoup plus compliquées pour le Canada », prédit-il. Terminée l’époque où seul un Donald Trump provocateur dénonçait les plus petits contributeurs de l’OTAN. « L’Ukraine a rendu les choses beaucoup plus concrètes », explique M. Perry.

La pression sur Justin Trudeau ne viendra cependant pas uniquement de ses alliés. Entre les retards budgétaires à combler pour la Défense, les neuf milliards promis cette semaine dans le cadre de son plan climatique et les autres milliards qui devront être consacrés à des programmes d’assurance dentaire et d’assurance médicaments promis au NPD pour se garantir son appui, le gouvernement libéral risque de nouveau d’accumuler les dépenses dans son budget. Et ce, alors que de nombreux libéraux espèrent aussi y voir un retour à la discipline budgétaire.

« En tant que gouvernement, on a toujours été là pour les Canadiens », répétait une fois de plus Justin Trudeau aux Communes mardi. « On va continuer à être là de façon responsable. Je peux assurer que toute la diversité des députés libéraux appuiera ce budget », a-t-il soutenu pour répliquer aux conservateurs, mais peut-être aussi pour rassurer ses propres troupes à la veille de la présentation de son plan budgétaire.


À noter : Le graphique illustre la part des dépenses en défense en fonction du PIB du pays. Bien que la Grèce devance les États-Unis à ce chapitre, le pays de l’oncle Sam reste — de très loin — celui qui dépense le plus en défense : soit environ 811 milliards $US pour l’année 2021. En comparaison, le Canada a dépensé environ 27 milliards $US cette même année, selon les estimations de l’OTAN.



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