Vladimir Poutine, vu par Chrystia Freeland

La dérive autoritaire du président russe, Vladimir Poutine, la poursuite de son invasion de l’Ukraine et même la réponse de l’Occident ont déjà été prédites, pour l’essentiel, dans un vaste plaidoyer peaufiné sur plusieurs années par Chrystia Freeland au cours de sa carrière journalistique.

« Si des troupes russes vont plus loin que la Crimée, nous devons nous préparer à répondre agressivement. » L’appel est lancé par Chrystia Freeland, en mars 2014, dans un article quasi prémonitoire publié dans le Financial Times. L’élection de la journaliste aux Communes, l’année précédente, ne lui avait visiblement pas fait abandonner la plume militante sur son sujet de prédilection.

L’ex-cheffe du bureau de Moscou pour le quotidien britannique, dont la signature est passée par les pages du New York Times ou du Globe and Mail, a suivi de très près la carrière de M. Poutine pendant plus de 15 ans. Elle l’a déjà interviewé et a tout rapporté de son enfoncement dans l’autoritarisme au cours des années 2000.

Le Devoir a décortiqué une soixantaine de ses articles de journaux qui portent entièrement ou en partie sur le président russe, ainsi que ses deux livres. Dans un style qui mélange le reportage, l’analyse, le portrait et l’opinion, elle décrit Vladimir Poutine comme l’architecte d’un régime qui s’est révélé être « néo-autoritaire », maintenu grâce aux revenus du pétrole. Il aurait comme intention de « démembrer l’Ukraine », notamment dans le but de détourner la Russie de son propre chemin vers la démocratie libérale.

Aujourd’hui vice-première ministre du Canada, Mme Freeland fait partie des dirigeants mondiaux qui décident de la réponse à l’agression russe de l’Ukraine. Elle accomplit cette mission à peu près de la manière qu’elle avait suggérée comme journaliste, c’est-à-dire en fournissant des aides pour redresser l’armée ukrainienne et en comptant sur les superriches russes pour faire pression sur le régime.

De « plus cool » à autoritaire

Les lecteurs du Financial Times ont pu lire pour une toute première fois le nom de Vladimir Poutine le 27 juillet 1998. On y rapporte la nomination du nouveau chef du service d’espionnage russe FSB tel un détail dans un article principalement consacré à autre chose. Le texte est signé de Moscou par Chrystia Freeland, qui a alors 30 ans.

Une fois le nouveau dirigeant installé, elle le décrit comme un « apparatchik de l’ombre », « plus cool, mieux contrôlé » que son prédécesseur, qui était alcoolique, « avec peu de convictions idéologiques apparentes ». L’ex-agent secret a « étonné la Russie et le monde » en étant choisi par le président Boris Eltsine pour lui succéder, à la veille du jour de l’An 2000, dans des circonstances qui laissent entrevoir à la journaliste la fin de la promesse de démocratie en Russie. Elle a vu juste.

Dans son premier livre, Sale of the Century (2000), qui porte sur le capitalisme russe naissant, elle décrit l’appui que récolte Vladimir Poutine auprès des jeunes réformateurs libéraux avides de privatisations. Les riches oligarques l’ont aussi aidé en ne diffusant pas à la télévision sa terrible guerre en Tchétchénie. Poutine, écrit-elle déjà, « est un homme mené par le pouvoir, pas par l’idéologie ».

Chrystia Freeland rapporte en 2003 l’entente conclue entre le président et une douzaine de milliardaires : ils peuvent garder leur fortune, mais doivent abandonner la politique. Sa source est l’homme le plus riche de la Russie, Mikhail Khodorkovski, avec qui elle a partagé une vodka dans un parc de Saint-Pétersbourg avant qu’il ne se fasse jeter en prison… pour ses ambitions politiques.

Ambitions ukrainiennes

 

« Ce n’est pas une guerre civile. C’est un coup d’État fasciste », a déclaré Chrystia Freeland, en 2014, quand l’armée russe est venue en aide aux séparatistes de l’est de l’Ukraine. La politicienne s’est vue interdite de séjour en Russie cette année-là.

La diplômée de Harvard en littérature russe a documenté, au fil des ans, la fin de la liberté de la presse russe, l’incarcération d’opposants politiques et la transformation de la Russie en « dictature à part entière ». Rien ne semble toutefois aussi annonciateur du ton utilisé en 2022 que sa couverture de l’Ukraine, pays d’origine de sa mère.

Poutine commet « une erreur », écrit-elle lors de la prise de la Crimée, dénonçant son intention de « subjuguer l’Ukraine en un État vassal ». Elle invite l’Ouest à « cesser ses tergiversations » sur le régime de Vladimir Poutine, puisqu’il « pourrait aller plus loin ». Pour preuve, il se serait vanté de pouvoir prendre Kiev en deux semaines.

Michel Roche se souvient d’avoir lu les textes de Mme Freeland lorsqu’il rédigeait sa thèse de doctorat. La numéro deux du gouvernement Trudeau est la personne la mieux placée pour comprendre les motivations du président russe en Ukraine, convient le professeur de science politique à l’Université du Québec à Chicoutimi.

Elle aurait peut-être dû voir venir l’insatisfaction de la Russie « à mesure que l’OTAN progressait vers les frontières russes », soulève-t-il, soulignant vouloir expliquer, et non justifier l’invasion. Après une entrevue avec le président Poutine, Mme Freeland avait d’ailleurs elle-même rapporté la farouche opposition du président à l’expansion de l’alliance politique et militaire.

« Chrystia Freeland comprend les oligarques », affirme Bill Browder, dirigeant d’un fonds d’investissement qui fut l’une de ses sources, en entrevue depuis Londres. Selon lui, l’ex-journaliste est la mieux placée pour imposer des sanctions efficaces aux riches russes, dont elle est la spécialiste.

La vice-première ministre a esquivé la question quand Le Devoir lui a demandé, en mars, si elle croyait le président Poutine encore rationnel. Elle a toutefois dit avoir bien averti les dirigeants russes des sanctions qui les attendaient. Une mise en garde qu’ils auraient pu voir venir en lisant ses articles.



À voir en vidéo