Le gouvernement Trudeau sous pression pour lever le visa pour les Ukrainiens

Une réfugiée patiente dans un centre d’accueil temporaire, en Pologne.
Wojtek Radwanski Agence France-Presse Une réfugiée patiente dans un centre d’accueil temporaire, en Pologne.

Soumis à la pression des partis d’opposition pour lever l’obligation d’un visa pour les Ukrainiens, le gouvernement Trudeau a repoussé mercredi le dévoilement de sa stratégie d’accueil pour ceux qui tentent de fuir l’agression de leur pays par la Russie. En temps de crise, le dossier de l’immigration se transforme en calcul « politique », observent des expertes.

« J’appuie le processus accéléré [déjà proposé par le gouvernement]. Au-delà de ça, on doit avoir un processus sans visa. On est dans une crise, dans une guerre », a scandé le chef du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, lors d’une conférence de presse mercredi.

Son parti craint que le Canada répète les mêmes erreurs que dans le dossier afghan en n’offrant pas de « processus clair, simple et rapide », sans visa ni barrières, pour faciliter l’entrée au Canada de ceux qui fuient la guerre. Tous les autres partis d’opposition sont d’accord avec lui sur cet aspect, et demandent également de laisser tomber le visa obligatoire pour les Ukrainiens.

L’idée n’est pas étrangère au gouvernement canadien : en décembre 2017, un rapport du Comité permanent de la défense nationale recommandait déjà « un plan pour permettre aux Ukrainiens de se rendre au Canada sans visa ». Le conflit armé entre l’Ukraine et la Russie était à cette époque limité aux régions de la Crimée, de Donetsk et de Louhansk.

Une annonce réunissant plusieurs ministres du gouvernement Trudeau d’abord prévue en fin de journée, mercredi, a été reportée à jeudi à la dernière minute. Elle devait porter notamment sur « la meilleure façon d’aider le plus rapidement les Ukrainiens à venir au Canada », a évoqué le premier ministre Justin Trudeau au cours de la journée.

Retrait « politique » du visa

« La question des visas est toujours politique et politisée », souligne Christina Clark-Kazak, professeure à l’Université d’Ottawa. Selon la spécialiste de la politique relative aux réfugiés, le fédéral serait réticent à lever l’obligation du visa par crainte de créer un précédent. « Si le Canada lève l’obligation du visa pour l’Ukraine, il devra l’enlever pour d’autres pays comme l’Afghanistan, la Syrie… »

Le Canada impose généralement un visa aux ressortissants des pays qui vivent une grande instabilité politique ou économique, d’où pourrait provenir un grand nombre de demandes d’asile. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés, pas moins de 650 000 Ukrainiens ont déjà fui dans les pays voisins depuis le début du conflit.

Une semaine après le début de l’invasion russe, Ottawa n’a encore que très peu à offrir aux Ukrainiens qui souhaitent venir au pays, ont indiqué des spécialistes du domaine de l’immigration. Aucun programme spécial d’accueil de réfugiés n’a par exemple été annoncé, comme celui mis en place lors de la crise afghane en août dernier. Le fédéral traite toutefois en priorité les demandes de visa des Ukrainiens, et permet à ceux qui sont déjà au pays de prolonger leur séjour. Quelque 4000 dossiers ont déjà été traités par le ministère.

Attentes de nouvelles mesures

 

« Le gouvernement observe ce qui se passe en Europe et ses alliés, dit Mme Clark-Kazak. Il est en attente pour voir la pression politique [locale] et s’il a vraiment besoin de faire quelque chose. C’est un calcul que le Canada fait. »

Selon Mireille Paquet, professeure et titulaire de la Chaire de recherche en politique de l’immigration de l’Université Concordia, certains Ukrainiens préféreront rejoindre des membres de leur famille en Europe, tout en gardant l’espoir de retourner au pays après le conflit. Tous n’auront pas le Canada comme « premier choix », pense-t-elle. « Le gouvernement est prudent pour ne pas complètement réinventer le système [d’immigration] avec de nouvelles modalités, alors qu’on n’a aucune idée de combien de temps va durer la guerre et quelles sont les intentions des gens. »

Mme Clark-Kazak croit néanmoins que sous la pression populaire et politique, le gouvernement ne restera pas les bras croisés et proposera d’autres mesures ou programmes très prochainement. Cela pourrait prendre la forme d’un programme de réunification familiale ou d’un programme plus restreint de réinstallation. Le parrainage privé pourrait également être encouragé, ce qui permettrait à des résidents canadiens de faire venir des membres de leur famille.

« Évidemment, les Ukrainiens ont besoin de protection, mais les Afghans, les Syriens, les Rohingyas aussi », fait-elle remarquer. « Si on les priorise, on sait que les ressources sont limitées et qu’il y en aura moins pour d’autres réfugiés. »

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