Un duel Charest-Poilievre impitoyable mais risqué

Les conservateurs vont devoir retenir leur souffle et espérer que cette troisième course en quatre ans permette de réconcilier pour de bon les différentes factions.
Photo: Nathan Denette La Presse canadienne Les conservateurs vont devoir retenir leur souffle et espérer que cette troisième course en quatre ans permette de réconcilier pour de bon les différentes factions.

Chaque mercredi, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

La course à la chefferie du Parti conservateur n’est même pas encore officiellement lancée que déjà les couteaux sont tirés. L’un des camps a ressorti les allégations de corruption du passé, tandis que l’autre a brandi des accusations de trahison. Les esprits pourraient se calmer, de part et d’autre, pour le reste de la campagne. Mais les personnalités des deux meneurs pressentis que sont Pierre Poilievre et Jean Charest ainsi que le débat sur l’identité conservatrice qu’ils comptent se livrer laissent plutôt croire le contraire. Ce qui ne fera rien, si tel est le cas, pour apaiser les tensions qui tiraillent la grande famille conservatrice.

L’échange sur Twitter en a étonné plusieurs, dimanche. L’organisatrice de longue date Jenni Byrne, qui prête main-forte au candidat Pierre Poilievre, a accueilli l’appui de Gérard Deltell à Jean Charest en rappelant que le premier avait jadis traité le second de « parrain » du Parti libéral du Québec — une référence au crime organisé pour laquelle M. Deltell s’était excusé deux ans plus tard. Le député Alain Rayes, qui se prépare à coprésider une éventuelle campagne de Jean Charest, a rétorqué que personne n’avait jamais rapporté voir du bon chez Mme Byrne. « Erin O’Toole vous a traitée comme une membre de sa famille. Vous avez logé chez lui et lui avez planté un couteau dans le dos. »

Les courses à la chefferie donnent rarement lieu à des concerts d’éloges. Mais les débats sont habituellement davantage politiques que d’aussi bas étage.

Le sénateur Leo Housakos, codirecteur de la campagne de M. Poilievre, soutient que son équipe mènera « une campagne positive ». Du même souffle, il s’est adonné en entrevue à une tirade de reproches à l’endroit de Jean Charest. « Un conservateur circonstanciel », qui a tourné le dos à un Parti progressiste-conservateur « divisé » pour devenir un libéral provincial dont le gouvernement a été mêlé à la commission Charbonneau. Disant vouloir simplement rappeler le parcours de M. Charest, pour que les conservateurs « aient une perspective équilibrée », M. Housakos donne surtout l’impression que les attaques ne cesseront pas de sitôt.

Le camp Charest s’attendait à ce genre de stratégie de la part du cinglant Pierre Poilievre, mais répétait qu’il ferait pour sa part preuve de retenue. M. Rayes a plutôt cédé dès les premières provocations. « C’était plus fort que moi. Il n’y en aura pas d’autres », a-t-il assuré. Sa patience et celle de son équipe devront cependant être infatigables, dans une course qui s’étirera sur plusieurs mois et dans laquelle Jean Charest semble de plus en plus prêt à se lancer.

En vidéo: Qui est Pierre Poilievre?

Plus polarisée que les précédentes

 

D’autant plus que cette joute opposera deux visions du conservatisme qui peinent à se réconcilier : un conservatisme progressiste et un autre issu de l’héritage réformiste. « Plusieurs disent que c’est l’âme du parti qui est en jeu en ce moment », relate un conservateur.

Cette fois-ci, les protagonistes sont encore plus éloignés sur l’échiquier politique, et plusieurs de leurs partisans ne se voient pas se rallier si leur poulain perd la course. Tant la candidature de M. Charest que celle de M. Poilievre semblent diviser les troupes.

Le vainqueur pourrait en outre être en meilleure posture que ses prédécesseurs pour espérer devenir premier ministre, après trois mandats d’un gouvernement libéral. « La course risque de témoigner de l’importance des enjeux en présence. Et si les camps la conçoivent comme un premier pas vers le poste de premier ministre, on peut s’attendre à des débats houleux et une rhétorique enflammée », prédit une seconde source au parti.

La querelle de cette fin de semaine sur Twitter aura donc fait office de premier round, entre une équipe Charest qui a fait comprendre qu’elle ne se laisserait pas faire et un camp Poilievre qui l’a bien avertie que la joute ne serait pas facile.

Si plusieurs conservateurs craignent que tout cela annonce une vilaine campagne qui laissera des séquelles, d’autres — moins nombreux que les pessimistes — espèrent que cet échange acerbe en restera là, ayant permis d’évacuer le trop-plein d’émotions et peut-être même fait comprendre aux équipes qu’il vaut mieux désormais changer de ton.

Pierre Poilievre est cependant reconnu comme un farouche adversaire. Jean Charest n’a pas non plus la réputation d’être doux comme un agneau.

Les prochains jours ou prochaines semaines nous diront si ce duel se confirmera. Les règles de la course sont encore attendues. Entre-temps, M. Poilievre courtisait des appuis à Montréal en début de semaine. Jean Charest, lui, rencontrera des membres du caucus mercredi soir à Ottawa.

Toutes les courses à la chefferie exacerbent les lignes de fracture au sein de la formation concernée. Les deux dernières du Parti conservateur ont cependant mené à deux offensives à l’interne, qui ont fini par chasser le gagnant en moins de trois ans et de deux ans, respectivement. Ce qui a mené à la création d’un parti marginal par Maxime Bernier, puis à une fronde des progressistes-conservateurs québécois, qui se mobilisent cette fois-ci pour tenir tête à leurs collègues plus à droite de l’Ouest.

Les conservateurs vont devoir retenir leur souffle et espérer que cette troisième course en quatre ans permette de réconcilier pour de bon les différentes factions. Et que ce ne soient pas les libéraux qui en sortent gagnants.



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