Stratégie incertaine pour déloger les manifestants d’Ottawa

Le fédéral n’a pas l’intention de recourir à l’armée pour aider la police d’Ottawa, impuissante à bouger les camions.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Le fédéral n’a pas l’intention de recourir à l’armée pour aider la police d’Ottawa, impuissante à bouger les camions.

Le gouvernement Trudeau n’entend ni négocier avec le « Convoi de la liberté » qui campe devant le parlement depuis vendredi ni envoyer l’armée le déloger. Alors que la police se dit impuissante à déplacer les manifestants peu coopératifs, le gel de leur campagne de financement semble être la seule embûche à une occupation de la capitale canadienne à long terme.

« On ne part pas, as-tu compris ? » La voix du camionneur qui se présente comme « Marc Canada » a résonné dans le brouhaha chaotique après un point de presse des organisateurs du « Convoi de la liberté », dans le sous-sol bondé de l’hôtel Marriott d’Ottawa, jeudi.

« On ira voir Québec après », a ensuite crié l’homme non masqué.

Quelques minutes plus tôt prenait la parole Tamara Lich, celle qui a recueilli plus de 10 millions de dollars sur la plateforme GoFundMe pour couvrir les coûts de ce que des conseillers municipaux ont décrit comme « un siège » de leur ville.

Son avocat n’a répondu qu’à une seule question des médias sur sa stratégie pour faire débloquer les fonds amassés, actuellement retenus par la plateforme. Il a prestement quitté la pièce quand Le Devoir lui a demandé quelle part de cet argent provenait de l’extérieur du Canada.

Dans une déclaration, GoFundMe a écrit « collaborer avec les forces de l’ordre locales » et prendre le temps de s’assurer que l’argent ne sera pas utilisé pour promouvoir la violence. Les organisateurs ont reçu la semaine dernière un paiement d’un million de dollars de cette cagnotte.

Le chef de police d’Ottawa a dit mercredi s’inquiéter du fait que les organisateurs disposent d’un important financement pour faire perdurer l’occupation des rues de sa ville. Une part de ce financement proviendrait des États-Unis, et un comité parlementaire fédéral fera comparaître des représentants de GoFundMe pour tenter d’en savoir plus.

Pas de solution policière

 

Du même souffle, le chef de police d’Ottawa a fait savoir qu’il « pourrait ne pas y avoir de solution policière » à la crise que traverse la capitale et qui exaspère les résidents et les commerçants locaux. Parmi toutes les options « sur la table », le recours à l’armée n’a pas été exclu.

Or, tant les solutions politiques que militaires ont été rapidement rejetées par le gouvernement fédéral jeudi.

 

« Pour l’instant, ce n’est pas quelque chose qu’on est en train de regarder, d’envoyer les forces armées contre des citoyens canadiens », a indiqué Justin Trudeau. En 2020, le premier ministre avait pareillement écarté l’idée d’envoyer des troupes contre la nation wet’suwet’en lors d’un blocage ferroviaire.

Les libéraux ont bien fait savoir qu’ils n’avaient pas non plus l’intention de se lancer dans des négociations avec les manifestants, prétextant ne pas vouloir « se laisser intimider ».

« Le gouvernement fédéral n’est pas responsable des obligations qui sont mises en place par les provinces, a rappelé le ministre de l’Environnement, Steven Guilbeault, jeudi. C’est comme de chicaner quelqu’un chez Wendy’s parce que votre Big Mac est trop froid ! »

Pas de solution évidente

 

Selon deux anciens policiers consultés par Le Devoir, la Ville d’Ottawa se trouve dans une fâcheuse situation pour ne pas avoir correctement évalué le risque d’une occupation à long terme de ses rues par les camionneurs en colère. Ils s’accordent pour dire que faire appel à l’armée serait compliqué et ne devrait être qu’une solution de dernier recours.

« L’erreur a été de les laisser s’installer, maintenant, on est un peu pris avec le problème, explique l’ex-policier de la Sûreté du Québec Paul Laurier. Maintenant, c’est une décision politique dans la police, à l’interne. Ils décident de tolérer. »

Il comprend mal pourquoi la Ville d’Ottawa ne sévit pas plus fermement contre les camionneurs, soit en vertu des règlements municipaux, soit carrément pour des infractions au Code criminel, comme l’utilisation constante du klaxon, qui pourrait être considérée comme un méfait. La présence de groupes extrémistes pourrait expliquer la timidité des autorités.

« Il y a peut-être des signes qui leur font dire qu’il ne faut pas brasser les choses. Mais il y a un manque de leadership, c’est clair. »

Selon Pierre-Yves Bourduas, sous-commissaire retraité de la Gendarmerie royale du Canada, la police pourrait même avoir du mal à trouver la machinerie nécessaire pour déplacer les camions.

« Il y a beaucoup de firmes de remorquage qui ne veulent pas jouer dans ce film-là, dit-il. [La police] cherche plutôt à réduire les tensions, pour tenter d’atteindre une résolution pacifique de tout ça. »

La police d’Ottawa indique avoir donné une trentaine de contraventions en lien avec l’occupation des rues par les camionneurs, mercredi. Les patrouilles doivent se poursuivre dans les quartiers centraux « tous les jours ».

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