Rentrée parlementaire au son des klaxons à Ottawa

Alors que des centaines de camionneurs campent toujours en face du parlement, les élus ont débattu lundi pour déterminer si le « convoi de la liberté » était constitué de patriotes pacifiques ou plutôt de conspirationnistes haineux.

C’est sous haute surveillance policière que la Chambre des communes, à Ottawa, a tenu sa première période de questions de l’année 2022. Devant l’édifice, une longue file de camions continuait d’obstruer la voie, activant à l’occasion leurs puissants klaxons. Quelques centaines de manifestants sont restés sur place après la fin de semaine de manifestation contre les mesures sanitaires du « convoi de la liberté ».

Au moment où la Ville d’Ottawa annonçait qu’une partie de son centre-ville resterait paralysé, un houleux débat faisait rage entre les murs de l’enceinte parlementaire : comment interpréter la colère des manifestants ?

Patriotes pacifiques

 

« Il y a des milliers de Canadiens passionnés, patriotes et pacifiques sur la Colline en ce moment qui veulent seulement être entendus », a scandé la cheffe adjointe du Parti conservateur du Canada, Candice Bergen.

Son collègue de la région d’Ottawa, Pierre Poilievre, a ajouté les qualificatifs « joyeux » et « optimistes » à ceux qu’il considère comme étant « des Canadiens qui veulent le retour de leur liberté et de leur mode de vie ».

« [Ces manifestants] ont incité à la violence pour renverser le gouvernement, a rétorqué le ministre de la Sécurité publique, Marco Mendicino. [Ils] ont causé des perturbations majeures en ignorant clairement les mesures de santé publique et qui ont forcé des entreprises à fermer. [Ils] n’ont pas à cœur la liberté d’expression, et certainement pas notre avancement dans la lutte contre la pandémie. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

Le président de la Chambre a rappelé à l’ordre les députés des deux côtés qui criaient et chahutaient. Plus de la moitié des élus conservateurs étaient présents en personne pour la journée de rentrée parlementaire. Une plus grande proportion d’élus libéraux, bloquistes et néodémocrates s’y est jointe de manière virtuelle, comme cela leur est permis à cause de l’état de la pandémie de COVID-19. Tous les partis étaient toutefois représentés sur les banquettes.

Théories du complot

 

Le premier ministre, Justin Trudeau, a indiqué, lors d’une conférence de presse lundi matin, que le « convoi de la liberté » ne représente pas à ses yeux une cause légitime, mais plutôt « la continuation de la désinformation que nous avons malheureusement vue en ligne, les théories du complot sur les micropuces, sur Dieu seul sait quoi d’autre qui s’accompagne de chapeaux en papier d’aluminium. »

Le chef libéral a indiqué n’avoir ni l’intention de rencontrer les manifestants du convoi ni de leur faire des concessions. Il les a plutôt invités à plier bagage, soulignant qu’il « n’est pas intimidé ».

« [Les manifestants] n’ont pas le droit de menacer ou de harceler leurs concitoyens, ni de propager des messages de haine », a-t-il laissé tomber, en faisant référence aux quelques incidents survenus lors de la bruyante manifestation qui se poursuit sans arrêt dans la capitale fédérale depuis vendredi. Il a dénoncé en particulier la présence de croix gammées sur des drapeaux, les vols de nourriture à un refuge pour sans-abri, la profanation de la Tombe du soldat inconnu et l’appropriation de la statue de Terry Fox.

Écouter les manifestants ?

Selon les conservateurs, tout cela serait plutôt l’œuvre d’individus isolés qui ne représentent pas l’ensemble du mouvement. Le chef, Erin O’Toole, qui est allé discrètement à la rencontre de certains camionneurs vendredi, a suggéré que ces derniers ont « peur que le monde change, qu’ils soient laissés derrière ». Il demande que le gouvernement fédéral soit à leur écoute.

« Il y avait une petite minorité d’extrémistes à cette manifestation, comme dans pratiquement toutes les manifestations. Je les condamne sans hésiter. Mais ça ne m’empêche pas d’écouter les Canadiens qui ont peur, qui s’inquiètent, qui sont préoccupés », a dit M. O’Toole en français dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, après qu’il eut décliné de répondre aux questions des journalistes.

Plusieurs de ses députés ont publiquement appuyé l’initiative d’un convoi « pour la liberté », et certains s’y sont rendus en personne durant le week-end. Des slogans parmi les plus invraisemblables étaient très visibles parmi les manifestants, a constaté Le Devoir, comme celle d’arrêter une « dictature médicale », de mettre fin au communisme au Canada ou encore de placer Justin Trudeau derrière les barreaux.

Même si aucun représentant du Bloc québécois n’était présent parmi les manifestants ce week-end, ou n’a appuyé le mouvement publiquement, le parti soutient aussi que le gouvernement devrait être à leur écoute. « D’entamer un dialogue, peut-être, avec les manifestants serait la meilleure chose à faire » pour faire partir le convoi, a suggéré la députée bloquiste Kristina Michaud. À son avis, « les gens manifestaient de façon assez pacifique ».

Le Nouveau Parti démocratique semble toutefois partager la lecture des libéraux sur le mouvement social des camionneurs en colère contre les mesures sanitaires. Son chef, Jagmeet Singh, a critiqué les participants au « convoi de la liberté », lundi, sous prétexte qu’il « ne représente pas les vraies inquiétudes des camionneurs et des Canadiens. »

Des camionneurs ont convergé depuis l’ouest du pays, la semaine dernière, après l’imposition par le Canada et les États-Unis du passeport vaccinal obligatoire pour traverser la frontière. Certains ont manifesté leur désir de monopoliser la voie publique encore des jours, voire des semaines, si le gouvernement ne recule pas sur l’ensemble des mesures de lutte contre la COVID-19, même celles édictées par les provinces.

L’événement, dont l’ampleur a été parfois grossièrement exagérée, a fait les manchettes dans le monde entier. L’ex-président américain Donald Trump a même donné son appui au convoi, à l’issue de la fin de semaine de manifestation.

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