Les mêmes forces en présence à Ottawa

Les partis politiques fédéraux commencent la nouvelle année pandémique peu après une campagne électorale qui n’a pas vraiment changé les forces en présence à Ottawa, mais qui leur a conféré de nouveaux défis propres.
Photo: iStock Les partis politiques fédéraux commencent la nouvelle année pandémique peu après une campagne électorale qui n’a pas vraiment changé les forces en présence à Ottawa, mais qui leur a conféré de nouveaux défis propres.

Ils devront réaliser leur promesses, discipliner leurs troupes et calculer savamment leurs alliances : les partis politiques fédéraux commencent la nouvelle année pandémique peu après une campagne électorale qui n’a pas vraiment changé les forces en présence à Ottawa, mais qui leur a conféré de nouveaux défis propres. Voici ce qui les attend pour 2022.

Parti libéral du Canada : un marathon pour réaliser ses promesses électorales

Le Parti libéral du Canada commence l’année 2022 à la tête d’un autre gouvernement minoritaire qui a beaucoup de pain sur la planche pour livrer ses nombreuses promesses électorales. Le troisième gouvernement Trudeau a toutefois l’avantage du peu d’appétit de ses rivaux, et de la population, pour le déclenchement de nouvelles élections.

Pour terminer l’année 2021, le premier ministre a rendu publiques les lettres de mandat préparées pour chacun de ses 38 ministres. Leur contenu était, essentiellement, une synthèse du programme électoral libéral qui promettait toute une série de lois pour les 100 premiers jours du mandat, c’est-à-dire pour février. Le bureau du premier ministre considère que « c’est assez bien parti » à cet égard, confie une source, puisque quatre projets de loi promis ont déjà été déposés, dont trois adoptés.

Il reste toutefois pas mal de boulot au ministre du Patrimoine canadien, Pablo Rodriguez, qui devra s’activer en ce début de 2022 pour assurer le partage des revenus entre les géants du Web et les médias canadiens, selon le modèle de l’Australie. Le premier ministre lui demande aussi de déposer « dès que possible » un projet de loi visant à contrer la haine en ligne. Il incombe aussi au ministre Rodriguez de reprendre le flambeau de son prédécesseur, Steven Guilbeault, dans le dossier de la modernisation de la Loi sur la radiodiffusion pour y soumettre les géants du Web. Le projet de loi, intitulé C-10 lors du dernier Parlement, avait suscité de vives critiques de l’opposition conservatrice, qui y voyait une attaque envers la liberté d’expression en ligne. Le texte lourdement modifié est finalement mort au feuilleton au moment du déclenchement de la campagne électorale. Enfin, le ministre du Patrimoine devra en parallèle réformer la Loi sur le droit d’auteur, inventer un programme d’aide pandémique spécifique aux artistes au coût de 60 millions de dollars et aider les librairies indépendantes à concurrencer Amazon.

Au cours de l’année 2022, le gouvernement libéral devra aussi déposer de nouveau sa réforme de la Loi sur les langues officielles, réformer l’assurance-emploi, désigner un « défenseur fédéral du droit au logement » et trouver une façon de mettre fin à toutes les aides publiques au secteur du pétrole et du gaz. Il devra faire le tout en évitant les critiques de l’opposition conservatrice, qui a pour cheval de bataille les dépenses gouvernementales excessives et l’inflation au pays. Situation minoritaire oblige, d’autres intrigues politiques vont émerger en 2022. Des alliances éphémères vont se créer avec l’un ou l’autre des partis d’opposition, qui pourront exiger des concessions en échange de leur appui.

Bloc québécois : maintenir le délicat équilibre électoral

L’exercice d’équilibrisme auquel doivent s’adonner les bloquistes à Ottawa n’est pas nouveau : défendre les positions du gouvernement québécois sans pour autant prendre parti systématiquement pour la Coalition avenir Québec plutôt que pour le Parti québécois, son parti frère. Or, cette dynamique sera d’autant plus périlleuse à l’approche de la campagne électorale de l’automne prochain.

Le Bloc québécois est écartelé entre une CAQ aux revendications résolument nationalistes et un PQ qui demeure un allié de longue date, mais dont les appuis sont aujourd’hui vacillants. La défense de certaines mesures caquistes faisait d’ailleurs déjà sourciller dans les rangs souverainistes. À titre d’exemple, une motion du Bloc québécois venant défendre le droit du Québec de modifier unilatéralement la Constitution canadienne pour y inscrire que le Québec constitue une nation, tel que prévu dans le projet de loi 96 du gouvernement de François Legault. Le PQ, lui, dénonce pourtant cette initiative législative, qu’il considère comme du nationalisme de façade. Ce genre de tiraillements risque de se multiplier dans les mois qui précéderont l’élection d’octobre 2022. Bien que les deux partis souverainistes aient une longue tradition d’entraide électorale, le Bloc québécois est bien au fait que la majorité de ses électeurs votent en fait… pour la CAQ (63 %, contre 22 % qui appuient le PQ, révélait un sondage Léger en octobre dernier). « Dans un contexte préélectoral, à partir du moment où l’on porte une demande du gouvernement du Québec, nous portons automatiquement une demande de la CAQ. Et cela soulève le risque de nuire au Parti québécois », résume une source bloquiste. Le parti indépendantiste devra donc avant tout chercher des consensus québécois à défendre à Ottawa, plutôt que des requêtes uniquement caquistes.

Le Bloc devra en outre, comme ses rivaux fédéralistes, encore essayer de tirer son épingle du jeu en plein cœur d’une pandémie qui n’en finit plus.

Les dossiers des transferts en santé ou de la bonification de la Sécurité de la vieillesse pour les aînés de 65 à 74 ans (écartés de l’augmentation annoncée par Ottawa pour les plus de 75 ans) pourront profiter du contexte sanitaire, qui confirme leur pertinence selon le Bloc.

Mais l’urgence climatique, la violence par armes à feu à Montréal ou encore la réforme de la Loi sur les langues officielles, qui doit être déposée de nouveau par le gouvernement de Justin Trudeau, sont autant de sujets un peu plus difficiles à débattre à l’ombre d’une cinquième vague dévastatrice de cas de COVID-19.


Nouveau Parti démocratique : aider ceux qui tombent dans les failles du système

L’inflation et la hausse du coût de la vie ne sont pas des sujets exclusifs à la droite, entend démontrer le Nouveau Parti démocratique (NPD) cette année, tout en proposant ses propres solutions. Le parti progressiste talonnera le gouvernement sur le manque de logements abordables au pays et sur les failles des programmes d’aide pandémiques, notamment, pour forcer le fédéral à « aider les gens » un peu plus.

Près de 200 000 personnes de plus ont appuyé le NPD lors des élections de 2021 par rapport aux élections de 2019, et son nombre de sièges au Parlement est passé de 24 à 25. Le parti n’a toutefois pas réussi à gonfler sa députation au Québec, qui n’a toujours qu’unseul élu : Alexandre Boulerice (Rosemont).

Puisque le gouvernement libéral a été réélu de nouveau en situation minoritaire en septembre, il a toujours besoin de l’appui d’au moins un parti d’opposition à Ottawa. Le NPD apparaît comme un partenaire naturel pour réaliser les promesses sociales et environnementales de Justin Trudeau. Cet automne, les rumeurs d’une alliance entre le Parti libéral et le NPD pour le fonctionnement du Parlement ont toutefois été démenties par les deux partis.

Le NPD s’est d’ailleurs opposé au projet de loi C-2 sur les aides pandémiques, faute du maintien d’une prestation universelle comme la PCU ou la PCRE. Le gouvernement a dû s’entendre avec le Bloc québécois pour faire adopter sa loi.

Cette stratégie sera maintenue, affirment des stratèges néodémocrates : pas question d’appuyer les projets de loi qui réduisent l’aide directe aux personnes durant la pandémie de COVID-19. Le NPD veut se porter à la défense des Canadiens les plus vulnérables, comme ceux qui ne peuvent travailler et qui n’ont plus accès, hors du confinement, aux prestations d’urgence, devenues beaucoup plus ciblées depuis l’automne. Ceux-là risquent de se trouver en difficulté financière d’ici à la mise en place de la grande réforme de l’assurance-emploi, promise pour 2022, qui doit inclure les travailleurs autonomes et les artistes.

Du point de vue du NPD, la crise de santé publique que traverse le pays a exposé les failles des systèmes de santé du pays, de telle sorte que le fédéral doit leur venir en aide. Peu importe que ce soit plutôt de la compétence des provinces, le NPD compte bien talonner le gouvernement Trudeau sur sa promesse d’embaucher 7500 nouveaux médecins et infirmières, entre autres.

Sur une note plus personnelle, le chef du NPD, Jagmeet Singh, deviendra père pour la première fois en 2022.

Parti conservateur du Canada : rester en selle et apaiser la grogne

« Ce sera l’année de vérité pour Erin O’Toole », dit une source conservatrice au sujet de son chef.

Depuis que le Parti conservateur est arrivé deuxième au scrutin du mois de septembre — en décrochant deux sièges de moins et en ne parvenant pas à défaire le gouvernement de Justin Trudeau —, Erin O’Toole s’attire les critiques à l’interne. Sa popularité est également mise à mal parmi les électeurs conservateurs. Seuls 59 % d’entre eux avaient une opinion favorable d’Erin O’Toole fin novembre, contre 81 % début octobre, révélait Angus Reid avant les Fêtes. Il s’agit d’un taux de popularité encore plus bas que celui d’Andrew Scheer à pareille date en 2019, lorsqu’il a fini par abandonner la chefferie.

Dans l’espoir de calmer la grogne au sein de son équipe, Erin O’Toole a commandé cet automne un rapport exhaustif afin de tirer des leçons de la dernière campagne électorale. Le document, préparé par les anciens députés James Cumming et Christian Paradis, sera remis aux parlementaires en début d’année.

Les conclusions viendront peut-être tempérer le mécontentement de certains, ou au contraire le raviver.

 

Les détracteurs d’Erin O’Toole au sein du caucus sont minoritaires. Mais ils ont réussi à se faire entendre régulièrement cet automne et à défrayer du même coup la chronique. Une pétition de la sénatrice Denise Batters réclamant de devancer un vote de confiance envers le chef a été rejetée par le parti, tout comme une initiative semblable lancée par un membre du Conseil national expulsé depuis. Quelques députés avaient en outre menacé de créer un minicaucus chargé de défendre la liberté des Canadiens non vaccinés. Une poignée d’autres ont ouvertement critiqué la position de leur chef en ce qui concerne la Loi sur la laïcité de l’État du Québec. M. O’Toole a fini par les sommer de s’exprimer à huis clos au caucus ou pas du tout.

Malgré ces embûches, les conservateurs estiment qu’ils ont réussi à tenir tête au gouvernement minoritaire de Justin Trudeau en le talonnant sur les dossiers économiques, comme le taux d’inflation, la hausse du coût de la vie, la pénurie de main-d’œuvre ou le contrôle des finances publiques.

La stratégie demeurera la même en 2022. Mais, comme en 2021, le défi sera encore une fois de critiquer le gouvernement et d’imposer ses propres priorités au beau milieu d’une pandémie qui est loin de s’essouffler. Et d’ici au vote de confiance prévu pour l’instant au congrès de 2023 à Québec, Erin O’Toole risque de devoir continuer à gérer les dissidents, en attendant d’asseoir son leadership pour de bon.

Parti vert du Canada : tourner la page Annamie Paul

On saura ce printemps qui souhaite reprendre les rênes du Parti vert du Canada après le bref passage chaotique de sa cheffe Annamie Paul, marqué par des conflits internes et un résultat électoral plus que décevant pour ses militants.

En poste depuis la fin novembre, le chef par intérim, Amita Kuttner, nommé pour six mois, s’est donné pour mission de « soigner » le Parti vert en vue de la prochaine course à la chefferie. La dernière course, passée plutôt inaperçue en 2020, a couronné l’avocate noire et juive Annamie Paul, candidate alors considérée comme « centriste ». Au cours de l’année 2021, cette cheffe a subi, ou causé, selon ses détracteurs, un conflit interne majeur ayant provoqué le départ vers les libéraux de l’une des trois députés du parti. La « pire période de [sa] vie », a affirmé Mme Paul, a été marquée par une tentative de vote de censure et une procédure en justice du parti à son endroit et par une défaite électorale dans sa circonscription, où elle a passé l’essentiel de la campagne. Annamie Paul est ensuite discrètement restée cheffe près de deux mois après avoir annoncé sa démission.

Son remplaçant temporaire, Amita Kuttner, qui est aussi la première personne trans à devenir chef d’un parti fédéral, souhaite pour 2022 rétablir les ponts avec l’aile québécoise du Parti vert et défendre la langue française. Entre-temps, son principal défi sera de retrouver l’image du parti défenseur de l’environnement et du climat.



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