Plus facile d’être promu en anglais à Affaires mondiales Canada

Affaires mondiales Canada assure prendre «très au sérieux» cet objectif d’être «représentatif de la population canadienne».
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Affaires mondiales Canada assure prendre «très au sérieux» cet objectif d’être «représentatif de la population canadienne».

Les candidats anglophones sont systématiquement favorisés, au détriment des francophones, lors d’une étape clé de l’embauche de cadres à Affaires mondiales Canada, démontrent des documents internes. Et ce, même si toute la haute direction du ministère qui chapeaute les ambassades a suivi une formation pour reconnaître ses « biais inconscients ».

Un jour de novembre, en 2019. Paul (nous utilisons un prénom fictif pour protéger l’identité de notre source) s’installe devant son ordinateur. Il lance un enregistrement vidéo et répond en moins d’une demi-heure à chaque question complexe sur l’administration de la diplomatie canadienne, dont il a pris connaissance quelques minutes auparavant. Ses réponses sont ensuite analysées par des supérieurs hiérarchiques, qui arrivent en décembre avec le verdict : il est rejeté.

Comme lui, plus des deux tiers (68 %) des candidats francophones ont échoué à la névralgique étape de l’entrevue par vidéo, appelée « VidCruiter », pour devenir cadres dans le réseau diplomatique du Canada. Or, seulement un peu plus de la moitié (56 %) des candidats anglophones ont été éliminés à cette étape, faisant du même coup gonfler leur proportion parmi les cadres nommés. La majorité anglophone forme le seul groupe d’employés qui, proportionnellement, sont plus nombreux à avoir réussi le concours qu’à l’avoir commencé.

« On a tous droit à une rétroaction [lors d’un échec], témoigne Paul au Devoir, deux ans après les faits. Dans mon cas, le supérieur hiérarchique qui a regardé mon VidCruiter, c’était un anglophone. Ma préoccupation est : est-ce qu’ils [les recruteurs] ont pu vraiment saisir les nuances de mes réponses ? »

Les moindres détails de l’organisation et du déroulement de la plus récente série d’embauches de cadres, qui s’est déroulée entre juin 2019 et juin 2020, sont consignés dans 112 pages de documents internes produits grâce à la Loi sur l’accès à l’information. Plusieurs courriels échangés par ses gestionnaires y sont aussi consignés.

Ces documents fournissent des pistes pour comprendre pourquoi aussi peu de francophones accèdent aux hautes fonctions de la diplomatie canadienne. Le Devoir a révélé l’an dernier que les branches les plus prestigieuses d’Affaires mondiales Canada étaient presque toutes menées par de hauts cadres anglophones, alors que le ministère est constitué à 42 % de fonctionnaires francophones.

Prestigieux concours

À moins d’être personnellement nommé par le pouvoir discrétionnaire du premier ministre, un diplomate qui aspire à devenir un jour ambassadeur doit passer le concours de cadres de premier niveau d’Affaires mondiales Canada (« EX-01 », selon le jargon). L’occasion ne se présente pas souvent. Des années peuvent s’écouler avant que l’administration organise un tel concours.

L’exercice de 2019-2020 consistait à filtrer les quelque 800 fonctionnaires candidats pour en retenir environ 70, destinés à devenir supérieurs hiérarchiques, voire chefs de mission. Plusieurs fonctionnaires ont décrit ce concours comme le plus difficile de toute la fonction publique fédérale, vu le prestige des fonctions.

« Ça mène à des postes très prestigieux, et qui sont très bien payés aussi », ajoute Jean-François Savard, professeur à l’École nationale d’administration publique (ENAP) et spécialiste de la fonction publique fédérale. « Le ministère Affaires mondiales Canada est particulièrement fermé [aux candidatures extérieures]. Une fois que les gens sont entrés dans les postes débutants, ensuite, ce sont eux qui grimpent au sein du ministère. »

Le long processus de promotion comprend quatre étapes : sélection (« screening »), entrevue en différé (« VidCruiter »), entrevue en personne, et finalement la vérification des références. Le ministère a produit des analyses montrant le genre, l’appartenance à une minorité visible, et la langue des candidats restants à chacune des étapes.

Les candidats issus de la majorité anglophone sont représentés à 68 % sur la ligne de départ (527 candidats), mais terminent à 74 % des personnes nommées (56 finalistes). Par comparaison, 32 % des candidats initiaux étaient francophones (247 candidats), une proportion qui a fondu en fin de course, à 26 % (20 finalistes).

Biais inconscients

Puisque les francophones ne sont pas un « groupe d’équité » dans la fonction publique, aucune analyse particulière ne leur a été consacrée lors du dernier concours EX-01. Aucun gestionnaire n’a soulevé de problème quant à leur proportionnel fort taux d’élimination, selon les échanges par courriel obtenus.

Le taux de personnes issues des minorités visibles, de personnes handicapées et d’Autochtones a également diminué au fil du processus. Cela, même si les gestionnaires du concours ont répété à plusieurs reprises, dans leurs communications, une prétention à encourager l’équité à l’emploi.

 
74%
C’est le pourcentage de candidats anglophones qui sont retenus pour un poste de cadre à Affaires mondiales Canada, alors qu’ils représentent 68 % des candidatures totales.

Les documents sur le concours EX-01 précisent pourtant que « de l’information sur les biais inconscients a été fournie à tous les évaluateurs ». Toute la haute direction aurait d’ailleurs reçu une telle formation sur les préjugés inconscients, l’année précédente.

Affaires mondiales Canada ne garde aucune trace écrite de la matière dispensée lors de ces formations, démontre une demande d’accès à l’information effectuée par Le Devoir.

Proportion acceptable

« Je suis toujours resté avec l’impression qu’il y avait des quotas. Qu’il fallait éliminer un pourcentage de candidats francophones, selon leurs critères », témoigne Paul. Le fonctionnaire, toujours à l’emploi d’Affaires mondiales Canada, n’est pas autorisé à parler aux médias à visage découvert.

« De façon systémique, la valeur des employés anglophones a toujours été plus élevée, ajoute-t-il. J’ai l’impression que ça se reflète dans le concours. »

Le Devoir s’est entretenu avec deux autres candidats au concours de cadres d’Affaires mondiales Canada, qui ont échoué à différentes étapes du processus. L’un d’eux avance que l’administration est satisfaite lorsque la proportion de francophones nommée correspond approximativement à la proportion des francophones au Canada.

26%
C’est le pourcentage de candidats francophones qui sont retenus pour un poste de cadre à Affaires mondiales Canada, alors qu’ils représentent 32 % des candidatures totales.

« Ils se disent, quand on arrive à près de 25 % [de francophones] au résultat final, ça pourrait être pire, dit-il. Il y a des analyses sur d’autres catégories, mais pas sur : est-ce qu’il y a assez de français ? »

Face aux données soumises par Le Devoir, le professeur Jean-François Savard y voit une preuve « d’anglonormativité ». « C’est un peu le principe d’une discrimination systémique. Vous êtes dans un système où les gens sont anglophones, et ils ne se rendent pas compte qu’ils discriminent à l’égard des francophones sur la base du français. Si vous êtes francophones, vous n’allez pas vous exprimer aussi clairement […] Quand vous arrivez en entrevue, évidemment, vous avez moins de chances que les autres. »

Il estime que les francophones qui réussissent le mieux ces concours sont aussi ceux qui maîtrisent le mieux la langue anglaise, comme ceux ayant grandi en milieu francophone minoritaire.

Selon l’article 39 de la Loi sur les langues officielles, le gouvernement doit assurer des chances de promotions égales pour les fonctionnaires francophones et anglophones. Les effectifs des institutions doivent aussi « refléter la présence au Canada des deux collectivités de langue officielle. »

Dans un courriel au Devoir, Affaires mondiales Canada assure prendre « très au sérieux » ce second objectif d’être « représentatif de la population canadienne ».

« Afin de maximiser l’atteinte de nos objectifs et d’identifier les biais potentiels, nous menons de profondes analyses, et ce, à toutes les étapes des processus », assure-t-on, mentionnant les langues officielles parmi d’autres facteurs de discrimination comme l’origine ethnique et l’orientation sexuelle.

On explique que chaque entretien réalisé avec l’outil « VidCruiter » est validé par un second évaluateur distinct, et que tous les membres des comités du processus EX-01 ont un niveau linguistique adéquat pour évaluer les candidats, avec un souci d’affecter des évaluateurs francophones aux candidats parlant cette langue.

La ministre Mélanie Joly n’était pas en poste aux Affaires étrangères au moment de la dernière série d’embauche de cadres. Elle a tout de même commenté le dossier lorsqu’elle était ministre des Langues officielles, promettant de « changer la culture » de la fonction publique et de donner plus de mordant à la loi pour forcer le bilinguisme de la machine administrative.

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