Le Canada boycottera aussi de façon diplomatique les JO de Pékin

«C'est clair que c'est important d'être en partenariat avec des alliés dans le monde quand on a une approche contre la Chine», a insisté Justin Trudeau pour justifier le temps qu'il a pris avant de décider d'un geste à poser.
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne «C'est clair que c'est important d'être en partenariat avec des alliés dans le monde quand on a une approche contre la Chine», a insisté Justin Trudeau pour justifier le temps qu'il a pris avant de décider d'un geste à poser.

Le Canada boudera lui aussi, en partie, les Jeux olympiques de Pékin. Justin Trudeau a annoncé qu’il n’enverra aucun représentant diplomatique en Chine, en février prochain. Une décision jugée insuffisante, pour certains, et qui arrive trop tard, pour d’autres. De quoi faire « honte » à un ancien ambassadeur à Pékin, aujourd’hui découragé par la politique de son gouvernement.

Le premier ministre canadien a confirmé mercredi ce que plusieurs attendaient, après que les États-Unis eurent annoncé en début de semaine un boycottage diplomatique des Jeux d’hiver, suivis de l’Australie et du Royaume-Uni.

« Nous sommes profondément troublés par les violations des droits de la personne du gouvernement de la Chine. C’est pourquoi nous annonçons aujourd’hui que nous n’allons pas envoyer de représentants diplomatiques aux Jeux olympiques et paralympiques de Pékin cet hiver », a fait valoir M. Trudeau, aux côtés de ses ministres des Affaires étrangères et des Sports, Mélanie Joly et Pascale St-Onge.

Les athlètes, eux, pourront prendre part aux compétitions. Ils auront « tout l’appui du gouvernement », leur a assuré le premier ministre.

Les appels au boycottage — diplomatique ou complet — de ces Jeux olympiques se multipliaient depuis des mois.

La position du gouvernement canadien a été vivement critiquée mercredi par David Mulroney, ambassadeur canadien en Chine de 2009 à 2012.

« J’ai honte qu’on y aille », a-t-il carrément laissé tomber, en entrevue téléphonique. M. Mulroney aurait préféré que le Canada s’abstienne entièrement de prendre part aux Jeux et d’y envoyer ses athlètes.

La ministre Joly a rétorqué que les participants se sont entraînés pour l’occasion toute leur vie. « Il est juste normal qu’ils aient la chance d’aller de l’avant et de compétitionner. »

David Mulroney dénonce cependant que des athlètes s’apprêtent à participer aux JO et à y brandir le drapeau canadien pendant que de l’autre côté de la Chine, un génocide continuera d’être perpétré contre la minorité musulmane ouïgoure au Xinjiang. M. Mulroney déplore en outre que le régime chinois poursuive ses menaces militaires à l’endroit de Taiwan et ses efforts pour miner la démocratie à Hong Kong.

À la remorque

 

L’ancien ambassadeur se dit peu étonné que M. Trudeau finisse par emboîter le pas de ses alliés. « C’est typique de la politique étrangère du premier ministre, en ce sens que nous agissons avec un jour de retard, nous attendons de voir ce que font les autres et nous choisissons l’option la moins risquée », a-t-il reproché. « Fut une époque où le Canada aurait essayé de mener le bal pour que la communauté internationale discute de ne pas aller aux Jeux du tout. »

Jocelyn Coulon, qui a été conseiller politique de l’ex-ministre des Affaires étrangères Stéphane Dion, a pour sa part réprouvé « l’hypocrisie des puissances occidentales [qui] vont poursuivre leur juteux commerce avec la Chine » malgré ce boycottage. « Pékin n’a rien à craindre de ces sanctions diplomatiques », conclut celui qui est aujourd’hui chercheur au CÉRIUM de l’Université de Montréal.

L’ambassade de Chine à Ottawa a catégoriquement rejeté les « accusations sans fondement » du gouvernement Trudeau, qui a « faussement prétendu qu’il y a des « violations des droits de la personne par le gouvernement chinois »». Un porte-parole a rappelé, comme le fait régulièrement la Chine pour riposter, que le Canada a lui-même été accusé de génocide contre les populations autochtones du pays.

La déclaration, publiée sur le site web de l’ambassade mercredi soir, accuse en outre les pays occidentaux de contrevenir à l’esprit sportif des Jeux olympiques et de mener des « manoeuvres politiques », prétendant que leurs diplomates qui refusent aujourd’hui d’assister aux JO n’yavaient même pas été invités.

« Le Canada doit cesser de politiser les sports, cesser de perturber et miner les Jeux olympiques d’hiver de Pékin dès maintenant, autrement il courra le risque de subir une humiliation qu’il se sera lui-même infligée », plaide l’ambassade chinoise, par écrit.

Les partis d’opposition à Ottawa ont aussi accusé le gouvernement Trudeau d’avoir tardé. Le chef conservateur, Erin O’Toole, a reproché au premier ministre d’être « toujours le dernier à répondre présent » sur la scène internationale.

Le bloquiste Alexis Brunelle-Duceppe a renchéri, disant que le Canada aurait dû prendre cette décision « depuis belle lurette ». « Cela démontre à quel point ce premier ministre est incapable de tout leadership », a-t-il raillé, en continuant de réclamer un report des Jeux.

Le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, a en revanche parlé d’une bonne décision. Tout comme la vice-première ministre du Québec et ministre responsable des Relations internationales, Geneviève Guilbault. « Cela permet d’envoyer un signal clair sans empêcher nos athlètes de réaliser leur rêve », a-t-elle observé.

Lors des JO de Tokyo cet été, une seule ministre canadienne s’était déplacée au Japon, en raison de la pandémie. En temps normal, la gouverneure générale accompagnait une délégation plus large.

Les athlètes protégés

 

Justin Trudeau n’a pas voulu commenter le risque de représailles chinoises, arguant que le régime ne serait pas surpris en étant déjà « très au courant des préoccupations » internationales quant à « l’état des droits de la personne en Chine ». La sécurité des athlètes sera protégée, a-t-il assuré.

La ministre St-Onge a indiqué que des « agents » ont été embauchés et que la Gendarmerie royale serait appelée en renfort, sans offrir plus de détails. La sécurité des athlètes est normalement assurée par le Comité international olympique.

Le gouvernement estime que, puisque le boycottage diplomatique sera un effort concerté de pays alliés, le risque de représailles à l’endroit d’athlètes ou d’autres Canadiens en Chine n’est pas le même que lors de l’arrestation de la dirigeante du géant des télécommunications Huawei, qui avait mené à l’emprisonnement arbitraire des Canadiens Michael Spavor et Michael Kovrig pendant près de trois ans.

L’ex-ambassadeur Mulroney croit aussi que le risque de représailles est moindre. « La Chine est imprévisible, a-t-il toutefois rappelé. Nous n’avons rien fait de plus que les autres, mais la Chine s’en prend parfois à ceux qu’elle considère plus faibles ou les moins enclins à répliquer. »

Les dirigeants des comités olympique et paralympique canadiens, David Shoemaker et Karen O’Neill, ont dit comprendre et respecter la décision du gouvernement, promettant eux aussi que les athlètes participeraient aux Jeux « en toute sécurité ». Tous deux ont assuré que les comités restaient préoccupés par les problèmes actuels en Chine, et ont soutenu que les Jeux créeraient une plateforme importante pour attirer l’attention sur ces problèmes.

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