Face à Pékin, Ottawa ne sait pas qui il est, croit Jean-François Lépine

Le Canada n’a toujours pas souhaité annoncer ses couleurs quant à la présence de ses diplomates aux côtés de ses athlètes aux Jeux olympiques de Pékin de 2022.
Photo: Noel Celis Agence France-Presse Le Canada n’a toujours pas souhaité annoncer ses couleurs quant à la présence de ses diplomates aux côtés de ses athlètes aux Jeux olympiques de Pékin de 2022.

Toujours en proie à une paralysante hésitation dans les dossiers des Jeux olympiques chinois et de la technologie 5G de Huawei, le Canada est beaucoup trop à la remorque des États-Unis quand vient le temps de prendre des décisions internationales cruciales, croit Jean-François Lépine, de retour au pays après avoir été plus de cinq ans directeur des représentations du Québec en Chine.

« Regardez notre position sur les Jeux olympiques. On se trouve dans une situation, faute d’avoir décidé nous-mêmes, où si on décide de faire un boycottage diplomatique des Jeux, les Chinois vont tout de suite dire : ça y est, ils sont à la remorque des États-Unis », tranche l’ex-journaliste, présentement en année sabbatique, en entrevue au Devoir.

Le Canada n’a toujours pas souhaité annoncer ses couleurs quant à la présence de ses diplomates aux côtés de ses athlètes aux Jeux olympiques de Pékin de 2022, alors que les États-Unis ont prévenu, mardi, suivis par l’Australie, qu’ils comptaient mener un « boycottage diplomatique » de l’événement sportif pour protester contre le traitement par la Chine de sa minorité turcophone ouïgoure.

« On va avoir une annonce à faire », a évoqué dans la journée le premier ministre du Canada, Justin Trudeau. Sans fournir beaucoup plus de détails, sa ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, a promis mardi de « s’assurer que nos athlètes seront en mesure de participer aux prochains Jeux olympiques d’hiver » et de discuter avec les alliés du pays pour « agir en coalition ».

La semaine dernière, le député bloquiste de Lac-Saint-Jean, Alexis Brunelle-Duceppe, a livré un vibrant plaidoyer pour que le Canada demande de repousser les Jeux de 2022 le temps qu’une mission internationale puisse attester de la situation au Xinjiang, où la Chine est accusée de mener un génocide contre les Ouïgours.

L’individualité du Canada

Sur le fond, Jean-François Lépine ne prend pas position sur la question. « C’est une décision politique extrêmement délicate, et c’est au gouvernement canadien à se prononcer, comme sur la question de la technologie de Huawei. […] La seule chose que je dirais est que les États-Unis ont donné une direction. Peut-être qu’on aurait aimé que le Canada donne une direction avant. »

Selon lui, toutefois, l’ambivalence olympique du Canada est symptomatique d’un problème beaucoup plus grave : le Canada ignore qui il est réellement à la face du monde.

« Le gouvernement canadien souffre beaucoup de son indécision et de son manque d’orientation précise sur la scène internationale », dit l’ex-diplomate, qui impute même à cette faille dans la politique étrangère du Canada son récent échec à obtenir un siège au Conseil de sécurité des Nations unies.

« Il faut avoir une plus grande individualité dans le rôle qu’on veut jouer à l’échelle de la planète. […] Faute de prendre des initiatives nous-mêmes, de nous définir nous-mêmes, on est un peu à la remorque des autres. On n’est plus le leader qu’on a déjà été, comme quand on a reconnu la [République populaire de] Chine, avant les États-Unis, ou comme quand on avait une position face au Moyen-Orient, qui nous a amenés à refuser de suivre les Américains [en Irak]. Il faut retrouver cette position de leadership là, face à des puissances comme la Chine dans le monde. »

Départ de l’ambassadeur

Lundi, son ancien collègue, l’ambassadeur du Canada en Chine, Dominic Barton, a annoncé publiquement son départ après avoir mené avec succès la mission de faire libérer Michael Kovrig et Michael Spavor.

« Quand les deux Michael ont été libérés, j’ai tout de suite rendu grâce à M. Barton, parce que je sais le rôle qu’il a joué dans le résultat de toute cette histoire-là », a commenté M. Lépine.

Or, son remplacement posera « un défi » à la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly. « C’est intéressant de voir que Mme Joly a ce défi-là, en commençant, de nommer un nouvel ambassadeur à Paris et de nommer un nouvel ambassadeur en Chine. C’est l’occasion pour elle de marquer sa signature, dans son mandat. C’est une belle occasion pour elle. »

Selon Jean-François Lépine, le prochain ambassadeur en Chine doit avoir, comme c’était le cas pour M. Barton, une connaissance approfondie de ce pays « hautement complexe » avec lequel le Canada doit impérativement apprendre à mieux travailler.

« La Chine est un pays qui est extrêmement fort, qui va devenir la première puissance mondiale. On a vécu des décennies à côté d’un voisin qui était une puissance mondiale qu’on connaissait bien [les États-Unis], mais face auquel il a fallu nous-mêmes avoir une politique extrêmement ferme, et extrêmement déterminée [comme] lors des négociations de libre-échange de l’ALENA. »

Image périmée du Canada ?

En entrevue au Devoir la semaine dernière sur la question ukrainienne, la ministre des Affaires étrangères, Mélanie Joly, a réfuté l’idée que le Canada a du mal à se définir dans le monde.

« [On] parle peut-être d’une époque qui est l’ancien régime conservateur plutôt que présentement. Je pense aussi que le discours du Trône mentionne clairement nos priorités, c’est-à-dire que nous allons augmenter notre présence diplomatique dans le monde. »

Selon elle, l’engagement du Canada contre les régimes autoritaires, sa politique féministe et sa capacité à « asseoir tout le monde autour de la table » définissent l’identité du pays par rapport aux autres États de la planète.

« C’est sûr que le gouvernement Harper a eu certaines grandes orientations en matière étrangère avec lesquelles on n’était absolument pas d’accord, lui répond l’ex-journaliste. Cela dit, je ne pourrais pas vous définir vraiment sur quoi mise le gouvernement Trudeau, en remplacement de ce qu’était le gouvernement Harper. On ne peut pas dire qu’un coup de barre a été donné, et on se demande justement s’il va y en avoir un. »

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