​Analyse: l’inflation, ce lucratif filon

Le député conservateur Pierre Poilievre y va de critiques répétées et d’enflure verbale pour faire porter la responsabilité de l’inflation au gouvernement de Justin Trudeau.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le député conservateur Pierre Poilievre y va de critiques répétées et d’enflure verbale pour faire porter la responsabilité de l’inflation au gouvernement de Justin Trudeau.

Chaque mercredi, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

Les conservateurs ont décidé de faire de l’inflation leur principal cheval de bataille, alors que les Canadiens constatent de semaine en semaine que leur panier d’épicerie coûte bien plus cher qu’avant. Le député Pierre Poilievre y va de critiques répétées et d’enflure verbale pour en faire porter la responsabilité au gouvernement. À en croire les sondages, l’opinion publique lui donne raison de bombarder les libéraux de questions sur le sujet. Que les reproches des conservateurs soient justifiés ou non, le gouvernement devra visiblement tenir compte de cette préoccupation grandissante de la population.

Sur les 232 questions que les élus conservateurs ont posées au gouvernement Trudeau aux Communes depuis deux semaines, plus du tiers portaient sur l’inflation, le coût de la vie ou la politique monétaire (86 questions). Les libéraux ont trop dépensé pour relancer l’économie, raillent-ils. Les programmes d’aide pendant la pandémie ont été trop généreux. Les déficits sont trop gros.

À cela, le gouvernement rétorque que l’inflation actuelle est mondiale, causée par une hausse des prix du pétrole et de multiples bris dans les chaînes d’approvisionnement de la planète.

Une analyse partagée en grande partie par les économistes. Mais qui ne rassure pas pour autant les contribuables canadiens, dont 78 % ont dit être inquiets de la hausse des prix à la consommation, selon un récent sondage Ipsos. Qui plus est, 36 % des répondants d’un coup de sonde de la firme Nanos confiaient que l’inflation figurait au premier rang de leurs préoccupations, devant les changements climatiques (30 %) et même la pandémie (29 %).

Le coût de la vie faisait déjà partie des priorités de tous les partis fédéraux, lors de la campagne électorale. La hausse continue de l’Indice des prix à la consommation, qui a atteint un nouveau sommet en 18 ans au mois d’octobre, est venue amplifier l’importance du dossier. Et convaincre les conservateurs de taper sur ce clou, à répétition.

Des chiffres comme munitions

Pierre Poilievre parle donc quotidiennement de « Justinflation » — un jeu de mots avec le prénom du premier ministre en anglais, qui roule sur les réseaux sociaux et que ses collègues reprennent gaiement aux Communes.

Le député avance que le taux d’inflation du Canada, à 4,7 %, est radicalement plus élevé que ceux des pays alliés. Il se chiffre à 2,6 % en France, à 3 % en Italie et à 0,1 % au Japon, selon les dernières données de l’OCDE. Mais il est plus élevé aux États-Unis et en Allemagne, à 6 %, et a atteint un record de 4,9 % dans la zone euro en novembre.

Les conservateurs citent en outre la hausse de prix de certains biens de consommation : celui de l’essence à la pompe — qui avait augmenté de 42 % en octobre par rapport à un an plus tôt — ou de la viande à l’épicerie — qui a augmenté de 14 % dans le cas du bœuf et de 20 % pour le bacon.

« Ce sont des composantes dont les prix augmentent beaucoup, donc cela vient amplifier un peu la perception que l’inflation est très élevée », note Benoit P. Durocher, économiste principal au Mouvement Desjardins.

Kevin Milligan, professeur d’économie à l’Université de la Colombie-Britannique, observe lui aussi un tri des données brandies par l’opposition. « Il y a un peu de théâtre, ce qui est peut-être normal au Parlement. Mais les faits montrent clairement que le Canada connaît une inflation accrue », confirme-t-il.

Toutefois, bien que les conservateurs martèlent jour après jour que le gouvernement en est responsable, les économistes apportent cette nuance : ce seraient plutôt le contexte mondial et la pandémie qui en constitueraient la principale cause.

Les programmes d’aide du fédéral destinés aux contribuables et aux entreprises ont certainement contribué à la vitalité de la demande lors de la reprise économique, à laquelle l’offre n’a pas su répondre. Serge Coulombe, professeur émérite d’économie à l’Université d’Ottawa, remarque que le Canada et les États-Unis ont offert les plans de relance les plus généreux et affichent aujourd’hui des taux d’inflation parmi les plus élevés.

Mais la Banque du Canada observait récemment que sur la hausse de 4,7 % de l’Indice des prix à la consommation, quatre points de pourcentage sont attribuables à l’augmentation des cours énergétiques et des contraintes d’approvisionnement.

Qui plus est, « économiquement, ces mesures étaient nécessaires » pour maintenir les Canadiens à flot, observe Benoit P. Durocher. Le taux d’emploi au Canada, qui a presque rejoint celui d’avant la pandémie, laisse en outre croire que les programmes d’aide ont favorisé une relance plus rapide, admet M. Coulombe.

Une population à l’écoute

Quelles que soient les nuances, les conservateurs sentent bien le potentiel de ce filon et l’écho qu’il trouve au sein de la population.

Les libéraux assurent prendre la situation au sérieux eux aussi. La vice-première ministre et ministre des Finances, Chrystia Freeland, rappelle leur programme national de garderies à 10 $ et les promesses en matière de logement abordable. Sa mise à jour économique de la semaine prochaine comprendra peut-être d’autres mesures à plus court terme pour aider les moins nantis à faire face à la hausse des prix, comme le minibudget du gouvernement du Québec. Mais il faut voir si de telles aides viendraient fragiliser encore davantage l’économie, note M. Milligan.

Benoit P. Durocher estime quant à lui que tous doivent laisser le temps à la Banque du Canada de gérer la situation. « Ce n’est pas le travail du gouvernement de se soucier de l’inflation. C’est l’objectif principal de la Banque du Canada. »

Les Canadiens n’ont cependant pas tous une formation poussée en économie et pourraient être davantage convaincus par l’esbroufe politique des conservateurs que par l’appel au calme des experts. Ce que Mme Freeland ne pourra pas ignorer, à l’approche des Fêtes et des soupers de famille qui réuniront des convives inquiets du prix de ces repas, plus élevé cette année.

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