Analyse: entre opportunisme et occasion manquée

Erin O’Toole devait enfin réussir à se défaire de ses ennuis, en se présentant pour la rentrée parlementaire accompagné de ses députés tous vaccinés ou munis d’une exemption médicale.
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne Erin O’Toole devait enfin réussir à se défaire de ses ennuis, en se présentant pour la rentrée parlementaire accompagné de ses députés tous vaccinés ou munis d’une exemption médicale.

Chaque mercredi, notre correspondante parlementaire à Ottawa Marie Vastel analyse un enjeu de la politique fédérale pour vous aider à mieux le comprendre.

Erin O’Toole devait enfin réussir à se défaire de ses ennuis, en se présentant pour la rentrée parlementaire accompagné de ses députés tous vaccinés ou munis d’une exemption médicale justifiant qu’ils ne le soient toujours pas. Mais c’était sans prévoir que les libéraux de Justin Trudeau refuseraient de se priver de cet enjeu de brèche si payant. Les libéraux ont plutôt choisi de resserrer les critères de la vaccination obligatoire des élus — quitte à se confondre dans leurs contradictions. Et les conservateurs leur ont laissé tout le loisir de continuer de taper sur ce clou — en s’obstinant à refuser de mettre fin une fois pour toutes aux questions.

Devant le silence absolu d’Erin O’Toole, les libéraux ont beau jeu de d’indiquer que cinq à douze des 119 députés conservateurs ne sont pas vaccinés et qu’ils se sont dotés d’une exemption médicale pour pouvoir néanmoins entrer aux Communes.

Or, cette proportion d’élus est « statistiquement improbable », a martelé le leader du gouvernement en Chambre, Mark Holland. Car seules une à cinq personnes sur 100 000 dans la population générale présentent une contre-indication justifiant une exemption médicale aux vaccins contre la COVID-19, évaluait récemment le médecin hygiéniste en chef de Toronto.

Soit, le nombre de députés conservateurs potentiellement non vaccinés semble dépasser cette proportion — leur nombre au sein du caucus équivaudrait à de 4000 à 10 000 personnes sur 100 000, si l’on conserve le comparatif de Toronto, selon ces rumeurs que se font un plaisir de propager les libéraux.

Mais cette proportion d’exemptions justifiées semble tout aussi « improbable » chez les fonctionnaires, qui se disent vaccinés à 98 % et que Justin Trudeau disait croire sur parole la semaine dernière. Outre ces bons élèves, 3405 autres ont demandé des accommodements en évoquant une exemption médicale, religieuse ou pour un motif de discrimination. Ce qui représenterait un taux… de 1200 fonctionnaires sur 100 000. Là encore, davantage que la statistique citée ad nauseam par M. Holland lundi.

Les fonctionnaires, eux, ont toutefois droit au bénéfice du doute. Les critères « sévères » promis par le premier ministre pour limiter le nombre d’exemptions n’ont jamais été transmis. En revanche, les élus conservateurs devront bientôt prouver que leurs demandes d’exemptions médicales évoquent les deux seuls critères acceptés par les Santés publiques de l’Ontario et du Québec : une allergie grave aux composants des vaccins ou un antécédent de myocardite.

Une « contradiction » dans le message politique, observe le professeur de sciences politiques à l’Université Laval Eric Montigny. « Si on est plus pointilleux pour les députés que ce que l’on exige dans sa propre politique pour les fonctionnaires, on se retrouve à être en porte-à-faux avec le message gouvernemental. Et ça, sur le plan de la crédibilité du message, c’est plus difficile. »

Le proverbial élastique « est pas mal étiré », résume-t-il.

Un mutisme qui n’aide rien

Dans le camp adverse, Erin O’Toole n’a pas beaucoup aidé ses troupes en refusant de clore ce débat. Que son député beauceron Richard Lehoux annonce être atteint de la COVID-19 après avoir côtoyé ses collègues pendant deux jours en caucus la semaine dernière, encore moins.

Les députés non vaccinés se sont-ils isolés, comme le recommande la Santé publique ? Pas de réponse. L’ensemble du caucus fera-t-il un test de dépistage ? Pas de réponse non plus. Le Parti conservateur rétorque que seul un « contact prolongé » (de plus de 15 minutes à moins de deux mètres) nécessite ces gestes. Ce qui aurait donc permis à la quasi-totalité d’entre eux de se présenter aux Communes lundi.

Les députés québécois se dédouanent quant à eux en affirmant avoir fait un test de dépistage cette fin de semaine. La Santé publique recommande toutefois de le faire au moins sept jours après le contact, et ce, même si un premier test offre un résultat négatif avant cette date.

Quant au débat plus large sur le statut vaccinal de ses troupes, le chef conservateur refuse tout autant de dire combien d’entre eux ont une exemption médicale. Au grand dam de certains de ses collègues, qui en ont franchement marre de traîner ce boulet depuis des mois.

À Queen’s Park, ils sont deux à brandir une exemption médicale parmi 124 députés. À l’Assemblée nationale, tous disent être vaccinés.

À trop vouloir ménager ses députés non vaccinés et ceux qui défendent la confidentialité de leur dossier médical, le chef conservateur se retrouve à prolonger son supplice.

Et il y a fort à parier que les libéraux ne lâcheront pas le morceau de sitôt.

Le gouvernement de Justin Trudeau promet déjà de faire adopter d’ici Noël un projet de loi qui criminalisera l’intimidation ou le harcèlement des travailleurs de la santé de même que toute manifestation bloquant l’accès aux établissements de santé, comme l’ont fait des opposants aux mesures sanitaires cet été.

Le discours du trône réitérait en outre mardi les grandes priorités du gouvernement : relance économique, lutte aux changements climatiques, réconciliation autochtone, mais surtout la « priorité absolue » de mettre fin à la pandémie. « Pour cela, la vaccination reste le meilleur outil », prévenait l’adresse de la gouverneure générale.

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