Les Franco-Ontariens en moins bonne posture après le scrutin fédéral ?

La cote de popularité du premier ministre ontarien, Doug Ford, est chancelante, ce qui le place dans une stratégie visant à « limiter la casse » afin de préserver ses 70 sièges à Queen’s Park.
Photo: Chris Young La Presse canadienne La cote de popularité du premier ministre ontarien, Doug Ford, est chancelante, ce qui le place dans une stratégie visant à « limiter la casse » afin de préserver ses 70 sièges à Queen’s Park.

Les élections fédérales étant terminées, l’attention de l’Ontario se tourne maintenant vers le scrutin provincial prévu dans neuf mois. Les circonstances semblent favorables pour le Parti progressiste-conservateur de Doug Ford : les Ontariens n’élisent presque jamais le même parti aux niveaux provincial et fédéral. Une conjecture qui n’avantage par contre pas les quelque 620 000 francophones de la province, selon des experts.

La cote de popularité du premier ministre Doug Ford est chancelante. Dans les premiers mois de la pandémie, le chef du Parti progressiste-conservateur faisait presque l’unanimité, mais entre les mois de juin 2020 et 2021, son taux d’approbation a chuté de 20 %, pour atteindre 40 %. Il tentera maintenant de conserver ses 70 sièges à Queen’s Park.

Si Doug Ford désire rester au pouvoir, il cherchera à « limiter la casse », pense Aurélie Lacassagne, ancienne professeure de science politique à l’Université Laurentienne. Rien qui puisse aider les Franco-Ontariens, évalue-t-elle : « Avoir une politique conciliatrice vis-à-vis des Franco-Ontariens, c’est un très bon moyen de perdre l’appui de la frange anti-francophone de son électorat. »

Adopter des orientations favorables aux francophones de l’Ontario ne l’aidera ni à satisfaire ses électeurs ni à en gagner de nouveaux, précise Mme Lacassagne.

[Pour Doug Ford], avoir une politique conciliatrice vis-à-vis des Franco-Ontariens, c’est un très bon moyen de perdre l’appui de la frange anti-francophone de son électorat.

 

Relation ardue

La relation entre Franco-Ontariens et progressistes-conservateurs est « plus difficile historiquement », convient aussi Alanna Clark, une ancienne membre de l’équipe de la ministre des Affaires francophones, Caroline Mulroney.

Vingt ans avant d’abolir le commissariat aux services en français et de tenter de larguer le projet d’une université francophone à Toronto, un gouvernement progressiste-conservateur avait aussi annoncé la fermeture de l’hôpital Montfort, le seul hôpital universitaire francophone de la province.

Les Franco-Ontariens tendent donc à voter pour le Parti libéral et le Nouveau Parti démocratique (NPD) au niveau provincial. Ces deux partis sont toutefois loin d’être en pleine forme à quelques mois des élections. À moins d’un changement d’ici juin 2022, le NPD sera toujours dirigé par Andrea Horwath, cheffe du parti depuis 2009, à qui « les Ontariens ont déjà dit “non” à quelques occasions », remarque Ian Roberge, politologue au campus Glendon de l’Université York. « Et la pente à remonter est raide pour les libéraux », ajoute le professeur : le parti a perdu 48 sièges lors des élections ontariennes de 2018.

Par contre, une nouvelle députée franco-ontarienne s’est jointe au caucus libéral en janvier 2020 : Amanda Simard, qui avait claqué la porte aux nez des progressistes-conservateurs deux ans plus tôt, dans la foulée des compressions des services en français. Sa circonscription majoritairement bilingue de l’Est ontarien, Glengarry–Prescott–Russell, sera dans la mire de son ancien parti, dit Alanna Clark. La circonscription n’avait pas été bleue pendant presque vingt ans avant l’élection de la transfuge en 2018.

Dossiers chauds

Selon Ian Roberge, il ne faut pas s’attendre à voir le premier ministre s’engager d’ici l’élection dans des dossiers chauds de la francophonie, comme celui de la transformation de l’Université de Sudbury — une petite université qui faisait partie de la Laurentienne jusqu’à l’été — en établissement par et pour les francophones.

« Mon instinct, sans aucune preuve, c’est que le gouvernement ne veut pas d’une autre université francophone », écrit le professeur par courriel. Il en existe déjà deux dans la province : l’Université de l’Ontario français [UOF], que le gouvernement a finalement appuyée, et l’Université de Hearst.

Mais le premier ministre sera prudent au cours des prochains mois et évitera de se mettre à dos les Franco-Ontariens comme il l’a fait en 2018, lorsqu’il a annulé le projet de l’UOF et aboli le Commissariat aux services en français de l’Ontario, indique l’ancienne ministre libérale Nathalie Des Rosiers.

L’instant de quelques semaines, la cause des Franco-Ontariens a fait les manchettes en Ontario et au Québec : le premier ministre François Legault avait même demandé à son homologue de revenir sur sa décision. « Ils se sont brûlés avec l’UOF il y a quelques années et ils ne veulent probablement pas se faire prendre de nouveau », souligne Ian Roberge.

Les Franco-Ontariens attendent toutefois des nouvelles d’autres dossiers, comme la réforme de la Loi sur les services en français. La ministre Caroline Mulroney a promis de mettre à jour cette loi, quasi inchangée depuis son adoption en 1989, avant la fin de son mandat. Son bureau dit être dans les délais pour y arriver, malgré les retards engendrés par la pandémie. Caroline Mulroney voudra montrer aux Franco-Ontariens le travail qu’elle a accompli dans le dossier durant l’élection, pense Alanna Clark.

Il existe déjà un consensus entre les partis à l’égard de certains aspects de la loi, pense Nathalie Des Rosiers, comme la nécessité de reconnaître que tout l’Ontario a des devoirs envers la communauté francophone. Des organismes demandent au gouvernement d’éliminer le système de « régions désignées », des zones spécifiques où les services gouvernementaux sont offerts en français. La ministre pourra « protéger ces acquis sans trop déranger ses collègues », dit Nathalie Des Rosiers. Après tout, les Franco-Ontariens ne représentent pas le public cible des progressistes-conservateurs, affirme Mme Des Rosiers. 

Ce reportage bénéficie du soutien de l’Initiative de journalisme local, financée par le gouvernement du Canada.​

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