Retour à la case départ à Ottawa

Les libéraux de Justin Trudeau seront appelés à former un deuxième gouvernement minoritaire de suite.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les libéraux de Justin Trudeau seront appelés à former un deuxième gouvernement minoritaire de suite.

Même s’il est déçu du résultat des élections, le chef conservateur Erin O’Toole entend continuer de diriger sa formation politique. Aux questions sur une éventuelle contestation de son leadership, mardi, il s’est contenté de répéter qu’il examinera ce qui s’est bien et moins bien passé au cours de la campagne.

« On doit être prêts. Je suis déçu du résultat, nous sommes tous déçus, mais on doit apprendre des leçons et préparer une victoire la prochaine fois », a déclaré Erin O’Toole, de retour dans son studio d’Ottawa mardi. Il prétend que Justin Trudeau va convoquer de nouvelles élections dans 18 mois. « On doit gagner la confiance des Canadiens dans la prochaine élection. »

Selon son analyse, les Canadiens ont refusé à Justin Trudeau le gouvernement majoritaire qu’il souhaitait. « Je suis fier de notre équipe qui a maintenu les libéraux dans une minorité. »

Erin O’Toole pourrait-il être contesté au sein de son propre parti parce qu’il n’a pas gagné le pouvoir lundi ? Il refuse de le dire. Son prédécesseur, Andrew Scheer, s’est fait montrer la porte même s’il avait connu de meilleurs résultats électoraux en 2019, avec une plateforme campée plus à droite.

Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Erin O’Toole entend continuer de diriger sa formation politique.

Deux ans plus tard, M. O’Toole ne regrette pas d’avoir tenté de tirer son parti vers le centre, avec des promesses sociales et environnementales notamment. « On doit grossir notre mouvement, particulièrement dans les grandes villes et dans les banlieues. »

Un Parlement très semblable

Avec les résultats de lundi, le Parlement canadien est du pareil au même. Les libéraux de Justin Trudeau seront donc appelés à former un deuxième gouvernement minoritaire de suite.

Mardi soir, ils étaient vainqueurs ou en avance dans 158 circonscriptions, contre 155 à la dissolution de la Chambre, alors qu’il restait encore quelques luttes à déterminer. Les conservateurs, eux, étaient en voie de remporter 119 sièges (le même nombre qu’à la dissolution) ; le Bloc québécois, 34 (contre 32 à la dissolution) ; le NPD, 25 (contre 24) ; et le Parti vert, 2 (le même nombre).

Au Québec, la carte électorale n’a que très peu changé. Au moment où ces lignes étaient écrites, le Parti libéral comptait 33 sièges ; le Bloc québécois, 34. Les conservateurs avaient conservé leurs 10 circonscriptions. Tout comme le NPD, qui n’a remporté que le siège d’Alexandre Boulerice, dans Rosemont–La Petite-Patrie.

Les libéraux ont perdu la circonscription de Châteauguay–Lacolle aux mains du Bloc québécois. Ils couraient également le risque de perdre celle de Brome-Missisquoi contre les bloquistes. Le vote y était si serré qu’il faudra attendre au cours des prochains jours le dépouillement des votes envoyés par la poste pour connaître l’identité de la gagnante. Le scénario était le même dans Trois-Rivières, où le bloquiste et le conservateur étaient encore au coude-à-coude mardi.

Les quelques gains des libéraux faits dans l’Ouest canadien ont été annulés par leurs pertes dans l’est du pays. Les troupes de Justin Trudeau ont perdu un siège en Ontario et en ont cédé deux aux conservateurs en Nouvelle-Écosse. Ils ont en revanche récupéré deux sièges conservateurs en Alberta et remporté quatre sièges de plus en Colombie-Britannique.

Le NPD était de son côté en voie de compter un gain net. Le parti de Jagmeet Singh a gagné une circonscription de plus à Edmonton, en Alberta, et deux nouveaux sièges en Colombie-Britannique, mais il a perdu un siège en Ontario et son seul siège des Maritimes à Terre-Neuve.

Priorité pandémie

Justin Trudeau et les membres de son gouvernement n’ont pas organisé de point de presse mardi, au lendemain du scrutin : son entourage affirme que le premier ministre attendra les résultats finaux avant de répondre aux questions des médias.

On prévient toutefois que la pandémie fera partie des dossiers prioritaires du nouveau gouvernement libéral, au moment où l’Alberta, en proie à une importante quatrième vague de COVID-19, demande le secours du fédéral.

Au petit matin, mardi, des ministres libéraux réélus ont affirmé au Devoir que le résultat électoral leur donnait un « mandat » pour réaliser leur vision. Un « mandat clair », a plus tard précisé le premier ministre Trudeau.

« Il faut finir la bataille contre la COVID-19. Ça va être notre priorité, avait souligné la députée d’Ahuntsic-Cartierville, Mélanie Joly. On va travailler avec les oppositions. Les oppositions ont aussi le fardeau sur leurs propres épaules de vouloir travailler avec le gouvernement […] Clairement, les gens ont dit : “On ne veut pas d’un gouvernement conservateur à Ottawa.” »

Le leader du gouvernement en Chambre, Pablo Rodriguez, a aussi affirmé qu’il faudra continuer à négocier avec les partis d’opposition, comme il doit le faire depuis 2019. « C’est ça, un gouvernement minoritaire, ça fait partie de la game, a-t-il résumé. Je suis devenu un expert en négociation ! »

Collaboration des oppositions

Jagmeet Singh s’est dit prêt à appuyer le gouvernement libéral minoritaire. « Nous n’allons pas forcer une nouvelle élection », a-t-il promis.

Tout comme son homologue conservateur, le chef du Nouveau Parti démocratique s’est dit déçu de ne pas voir un plus grand nombre de néodémocrates élus lundi soir, conséquence selon lui du « cynisme » engendré par les promesses brisées de Justin Trudeau. Il pourra toutefois revendiquer de nouveau la balance du pouvoir, fort d’au moins un député de plus qu’avant la dissolution du Parlement.

À l’égard du Québec, M. Singh promet qu’il continuera de faire des efforts pour construire un lien avec la province qui n’a élu de nouveau qu’un seul de ses députés, Alexandre Boulerice. « Premièrement, on ne lâche pas », a-t-il assuré, devant les médias à Vancouver. « Je n’ai jamais pensé que ça serait un travail facile. Je sais que ça prend du temps pour gagner la confiance des gens. […] Peu importe le nombre de députés au Québec, notre équipe va travailler pour tout le Canada, ça inclut les gens au Québec. »

Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Le chef du NPD, Jagmeet Singh, s’est engagé à ne pas renverser le gouvernement.

Yves-François Blanchet a lui aussi l’intention de faire fonctionner le Parlement, comme il l’avait indiqué dans son discours la veille. Le chef du Bloc québécois n’a pas tenu de conférence de presse au lendemain des élections. Il en tiendra un mercredi avant-midi à Montréal. Avec 34 députés, le Bloc québécois détient lui aussi la balance du pouvoir, qu’il entend utiliser pour obtenir des politiques favorables pour le Québec.

« C’est une copie de ce qui était la Chambre juste avant qu’il lance l’élection, a constaté le député Louis Plamondon, élu depuis 1984. Je n’ai jamais vu ça. »

« Ça empêche Justin Trudeau, qui voulait avoir une majorité pour le Québec, de prétendre vouloir parler au nom des Québécois lorsqu’il sera en collision frontale avec François Legault sur les questions de compétences », a analysé le politologue Éric Montigny de l’Université Laval.

La grande priorité du Bloc québécois sera d’exiger un droit de retrait avec compensation pour les transferts en santé, selon un stratège du parti. Tant les libéraux que les néodémocrates souhaitent que l’enveloppe soit accompagnée de normes pour les soins aux aînés.

En coulisses, on fait le calcul que Justin Trudeau se trouve affaibli par le résultat du vote et que, par conséquent, il risque d’être davantage réceptif aux demandes québécoises. Les élus auront une obligation de résultat, pense-t-on, parce que les électeurs ont clairement signifié qu’ils ne voulaient pas de cette élection.

Avec Marie Vastel et Mylène Crête



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