Statu quo libéral

Justin Trudeau a raté son pari. S’il a réussi à décrocher un troisième mandat, il a échoué à remporter sa majorité espérée. Le chef libéral devra se contenter d’une autre minorité, quasi égale à celle qu’il détenait avant de dissoudre un Parlement qu’il disait dysfonctionnel. Le Bloc québécois, quant à lui, n’a pas eu la percée qu’il souhaitait, reculant même au tableau des circonscriptions.

Le début de campagne avait été difficile pour Justin Trudeau, qui a eu du mal à justifier son geste de plonger le pays en élections. La question l’a hanté pendant des semaines. Mais le vent aura finalement tourné en toute fin de parcours, permettant au chef libéral de s’accrocher au pouvoir encore quelque temps.

Au moment où ces lignes étaient écrites, le Parti libéral était gagnant ou en avance dans 158 des 338 circonscriptions du pays — soit une de moins qu’à la dissolution du Parlement. Le Parti conservateur d’Erin O’Toole pouvait compter sur 119 victoires ou avances (ce qui serait le même nombre qu’avant l’élection). Le Nouveau Parti démocratique de Jagmeet Singh ne semblait pour sa part pas profiter de la grande croissance annoncée dans les sondages, étant vainqueur ou en avance dans 25 circonscriptions, lui qui en comptait 24 à la dissolution du Parlement.

Du côté du Bloc québécois, dont le chef Yves-François Blanchet avait osé rêver tout haut de décrocher 40 circonscriptions, les troupes étaient au contraire gagnantes ou en avance dans 34 d'entre elles.

Le Parti vert d’Annamie Paul a quant à lui eu une soirée mi-figue, mi-raisin. Les verts étaient en voie de perdre deux circonscriptions par rapport à leurs résultats de 2019 — celle de Paul Manly, sur l’île de Vancouver, et celle de Fredericton, où Jenica Atwin était passée au Parti libéral. Le parti pourrait se consoler s’il gagne Kitchener-Centre, où son candidat était en avance en soirée.

La cheffe a toutefois raté encore une fois sa chance de faire son entrée aux Communes, après avoir échoué une première fois lors d’une élection partielle en octobre 2020. Les résultats préliminaires la plaçaient au quatrième rang, très loin derrière la libérale Marci Ien, qui était en voie d’être réélue.

La concentration du vote conservateur s’est poursuivie dans l’Ouest — bien que le parti ait perdu des appuis par rapport à 2019 —, ce qui fait que le parti d’Erin O’Toole était en voie de remporter plus de votes populaires que la formation de Justin Trudeau, avec 34 % des voix contre 32 %. Là encore, un résultat très semblable à celui de 2019, lorsque les conservateurs avaient récolté 34 % des votes, et les libéraux 33 %.

Malgré tout, Justin Trudeau a interprété les résultats comme représentant « un mandat clair » de la part des Canadiens pour traverser la fin de la pandémie. « Il reste des votes à compter. Mais nous avons vu ce soir que des millions de Canadiens ont choisi un plan progressiste », a-t-il affirmé devant ses candidats et des membres de son équipe à Montréal. Aux électeurs, qui lui ont longtemps reproché d’avoir déclenché la campagne électorale, il a néanmoins indiqué qu’il les avait « entendus ». « Vous ne voulez plus qu’on parle de politique. Vous voulez qu’on se concentre sur le travail à faire pour vous. »

Erin O’Toole lui a cependant reproché une fois de plus son « élection à 600 millions de dollars », d’autant plus qu’elle a donné le même résultat que le scrutin d’il y a deux ans. M. O’Toole a concédé la victoire au premier ministre au téléphone lundi soir. « J’ai sommé le premier ministre de prioriser l’unité de ce pays et le bien-être de ses citoyens », a affirmé le chef conservateur aux militants réunis avec lui à Oshawa.

M. O’Toole n’a pas donné l’impression qu’il craignait de perdre son poste, après avoir offert un résultat identique à celui de son prédécesseur Andrew Scheer, qui avait été rapidement écarté par ses troupes après l’élection de 2019. « Je lui ai dit [à M. Trudeau] que s’il pense qu’il peut menacer les Canadiens avec une autre élection dans 18 mois, le Parti conservateur se tiendra prêt. Et quand ce jour viendra, je serai prêt à le mener ! » a-t-il lancé.

Yves-François Blanchet s’est quant à lui montré plus disposé à collaborer avec le gouvernement minoritaire de Justin Trudeau. « La collaboration est de rigueur et nous nous y prêterons », a assuré le chef bloquiste. « Parce que nous sommes toujours en pandémie. Et parce que nous devons assurément entreprendre maintenant la transition à la fois économique et écologique. »

Jagmeet Singh, qui a eu la meilleure soirée du lot en augmentant sa députation de trois nouveaux élus, a pour sa part promis de continuer « de se battre » pour les Canadiens. Et idem aux Québécois, qui continuent de bouder son parti, à qui M. Singh a fait valoir que « peu importe le nombre de députés dans notre caucus, je veux vous assurer qu’on va continuer de se battre pour vous ».

La cheffe des verts, Annamie Paul, ne s’est pas prononcée sur son avenir politique, elle qui est à la tête d’un parti qui avait essayé de l’écarter dans les mois précédant l’élection. Elle s’est dite « déçue », mais « fière » de la campagne de son parti.

Pas de gains pour le Bloc au Québec

Le Bloc québécois d’Yves-François Blanchet n’a pas fait le plein de circonscriptions comme il l’espérait à la suite du débat des chefs en anglais. Le Bloc était en avance dans 30 circonscriptions, contre 38 pour le Parti libéral, à 1 h du matin. Le Parti conservateur était en voie de remporter 12 circonscriptions, soit deux de plus qu’il y a deux ans.

Les candidats bloquistes étaient à risque de perdre dans Longueuil–Saint-Hubert (aux mains des libéraux), et dans Trois-Rivières (au profit du Parti conservateur). Le candidat bloquiste était en revanche en voie de voler aux libéraux la circonscription de Châteauguay-Lacolle.

Le NPD a conservé la circonscription d’Alexandre Boulerice dans Rosemont–La Petite-Patrie. Ruth Ellen Brosseau, qui espérait faire son grand retour dans Berthier-Maskinongé, a livré une chaude lutte au bloquiste sortant Yves Perron, qui semblait cependant en voie de conserver son siège à 1 h. Le NPD affichait 9,7 % du vote exprimé dans la province, contre 11 % en 2019.

Du côté des ministres, Diane Lebouthillier (Revenu national) était finalement en voie d’être réélue, malgré des sondages qui lui prédisaient une lutte difficile contre le candidat bloquiste, tout comme Jean-Yves Duclos (Conseil du trésor), dans Québec.

Mélanie Joly (Développement économique et Langues officielles), Pablo Rodriguez (leader du gouvernement aux Communes), François-Philippe Champagne (Innovation), Marc Garneau (Affaires étrangères), David Lametti (Justice), Marc Miller (Services aux autochtones) et Marie-Claude Bibeau (Agriculture) ont tous facilement été réélus.

À Montréal, la lutte était plus serrée pour Steven Guilbeault (Patrimoine) dans Laurier–Sainte-Marie. L’ex-environnementaliste n’avait qu’une légère avance sur la néodémocrate Nima Mâchouf, à minuit.

En Beauce, le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, a de nouveau perdu — lui qui a été délogé par ses anciens collègues conservateurs il y a deux ans. Le conservateur Richard Lehoux a été réélu, tandis que M. Bernier est arrivé quatrième, avec 19 % des voix.

Son parti était cependant en voie de confirmer en partie les appuis annoncés dans les sondages. Le Parti populaire du Canada récoltait 5,2 % au Canada, au moment où ces lignes étaient écrites, contre 1,6 % en 2019. L’agrégateur de sondages de la CBC lui donnait toutefois 7 % des intentions de vote en fin de campagne.

Maxime Bernier s’est néanmoins réjoui, lors de son rassemblement à Saskatoon — où il avait réuni ses partisans, car les règles sanitaires permettent de plus gros événements qu’au Québec —, d’avoir vu ses appuis tripler depuis le scrutin de 2019. Le chef a promis d’être mieux préparé pour la prochaine élection. Et d’ici là, Maxime Bernier a promis de « continuer le combat pour nos libertés, en dehors du Parlement, dans la rue pour influencer l’option publique ».

Les analyses à froid des prochains jours diront si le PPC aura privé le Parti conservateur, à certains endroits, des quelques centaines de voix qui auraient pu faire gagner le parti d’Erin O’Toole.

L’Ontario bouge peu

En Ontario, par où passent toutes les victoires et défaites électorales fédérales, les résultats ont confirmé le statu quo électoral.

Le Parti libéral était ainsi en voie de remporter 78 sièges (contre 76 à la dissolution de la Chambre), le Parti conservateur 37 (contre 34 auparavant), le NPD 5 (un recul d’un siège) et le Parti vert s’apprêtait à marquer sa toute première victoire dans la province la plus populeuse.

L’abandon du député libéral sortant Raj Saini — en raison d’allégations d’inconduite sexuelle, qu’il nie — a laissé place à une course à quatre (M. Saini demeurait malgré tout sur les bulletins de vote). Le vert Mike Morrice s’est ainsi faufilé et était en voie de l’emporter.

Malgré leurs deux gains nets dans la province, les libéraux ont perdu l’une de leurs ministres, Maryam Monsef, à Peterborough.

Les provinces atlantiques ont quant à elle perdu un peu de leur rouge. Les conservateurs ont repris une circonscription aux mains des libéraux au Nouveau-Brunswick, et deux autres en Nouvelle-Écosse. La ministre Bernadette Jordan (Pêches) a notamment perdu son élection.

Les libéraux espéraient encore en revanche, cette nuit, réussir à conserver Fredericton, au Nouveau-Brunswick, où la députée Jenica Atwin avait rejoint les rangs de Justin Trudeau après y avoir été élue sous la bannière du Parti vert en 2019. Mme Atwin n’avait que quelques centaines de voies d’avance sur sa rivale conservatrice, au moment où ces lignes étaient écrites.

Le NPD a quant à lui perdu son seul siège des Maritimes, dans St.-John’s-Est, à Terre-Neuve-et-Labrador, cette fois-ci aux mains des libéraux.

L’Ouest reste — un peu moins — bleu

Les Prairies sont demeurées à majorité bleu foncé. Rien n’a bougé en Saskatchewan (14 sièges conservateurs) ou au Manitoba (sept sièges conservateurs, quatre libéraux, trois néodémocrates).

En Alberta, bastion des conservateurs au pays, les troupes d’Erin O’Toole ont toutefois perdu trois sièges, pour en conserver 30. Les libéraux en ont gagné deux (leurs deux seuls dans la province) et le NPD en compte un de plus, pour un total de deux dans la ville d’Edmonton.

Le premier ministre conservateur de l’Alberta, Jason Kenney, y est très impopulaire en raison de sa mauvaise gestion de la pandémie. Mais certains électeurs conservateurs ont peut-être aussi tenu rigueur au chef fédéral Erin O’Toole qui avait tenté, dans l’espoir de décrocher le pouvoir, de recentrer son parti. Les conservateurs recevaient 55 % des votes exprimés dans la nuit, un recul de 14 points par rapport à 2019.

Le parti d’Erin O’Toole a aussi perdu des plumes en Colombie-Britannique, où il était en voie de compter quatre sièges de moins. Les libéraux en ont remporté trois de plus, tout comme le NPD.

Alors que le Parti vert y avait doublé sa députation en 2019, sur l’île de Vancouver, seule l’ancienne cheffe Elizabeth May a aisément été réélue dans Saanich-Gulf Islands. Le siège de son collègue Paul Manly, dans Nanaimo-Ladysmith, était menacé par le conservateur et la néodémocrate. M. Manly était troisième, au moment où ces lignes étaient écrites.

Le sort de la circonscription de l’ex-ministre libérale devenue députée indépendante, Jody Wilson-Raybould, donnait également lieu à une chaude lutte. Le libéral Taleeb Noormohamed y tentait sa chance une deuxième fois, mais disputait la première place à la candidate néodémocrate.

La pandémie a ralenti le processus de vote un peu partout au pays. De nombreux électeurs ont souvent dû patienter pendant plus d’une heure. Élections Canada a donc permis aux bureaux de vote où les citoyens attendaient toujours de voter, à l’heure prévue de fermer les portes, de rester ouverts un peu plus tard afin de leur permettre de voter malgré tout. Ce qui fait que le dépouillement des boîtes de scrutin a commencé encore plus tard que prévu — notamment dans certaines circonscriptions du Québec.

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