Et rebelote, 37 jours plus tard?

Cinq semaines plus tard, force est de constater que les électeurs risquent de faire essentiellement le même «choix» qu’en 2019.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Cinq semaines plus tard, force est de constater que les électeurs risquent de faire essentiellement le même «choix» qu’en 2019.

Justin Trudeau voulait déclencher une campagne électorale pour permettre aux Canadiens de « choisir » le plan de relance à adopter pour faire suite à la pandémie — et au passage espérait-il décrocher une majorité. Cinq semaines plus tard, force est de constater que les électeurs risquent de faire essentiellement le même « choix » qu’en 2019. Et élire un Parlement minoritaire qui permettra à presque tous les chefs de rester en poste un peu plus longtemps.

Inutile, alors, cette élection ? « Au contraire », s’est défendu le chef libéral vendredi. « Les Canadiens méritent d’avoir le choix. Et c’est ce que je leur ai donné », a-t-il argué une énième fois, au 34e jour de la campagne.

Cependant, les intentions de vote n’ont presque pas bougé par rapport aux résultats du scrutin d’il y a deux ans. Si les libéraux ont démarré la campagne électorale avec une avance confortable, celle-ci s’est rapidement rétrécie, et les conservateurs les ont même devancés au 12e jour. L’agrégateur de sondages de la CBC donne maintenant 31,7 % d’appuis au Parti libéral, contre 31,2 % pour le Parti conservateur — soit l’égalité statistique. En 2019, le premier avait obtenu 33 % des votes, et le second, 34 %.

Le Nouveau Parti démocratique demeure au troisième rang avec 20 %. Le Bloc québécois recueille 28 % d’appuis au Québec. Le Parti vert a reculé au national, ne récoltant maintenant que 3,3 % des intentions de vote. Le Parti populaire du Canada a eu le parcours inverse et profite aujourd’hui d’appuis à 6 %.

Résultat : le Poll Tracker de CBC et le site de projections 338Canada prédisent entre 145 et 150 sièges pour les libéraux (contre 157 décrochés il y a deux ans) et 120 à 126 pour les conservateurs (121 en 2019).

Le NPD pourrait obtenir 34 à 38 sièges (il en compte 24), le Bloc québécois 29 ou 31 (contre 32 à l’heure actuelle), et le Parti vert ne conserverait qu’un seul de ses trois sièges récoltés en 2019.

Les Canadiens sont donc en droit de se demander : tout ça pour quoi ?

Confiants, malgré les sondages

Justin Trudeau a eu du mal à expliquer le déclenchement d’élections à la mi-août. Plutôt que d’être sommé de se justifier pendant seulement quelques jours, comme c’est d’ordinaire le cas, le premier ministre a traîné ce boulet jusqu’à la mi-campagne. Et encore. Certains se posent toujours la question.

Les libéraux ont aussi eu plus de difficulté à dresser le contraste entre leur chef et le conservateur Erin O’Toole. Car celui-ci est plus progressiste et a des positions plus nuancées que son prédécesseur, Andrew Scheer.

L’avance qu’avaient les conservateurs il y a trois semaines a toutefois finalement laissé place à une quasi-égalité. Et la majorité des Canadiens (60 %) choisiraient encore en 2021 un gouvernement libéral, contre 40 % qui sont du même avis pour un gouvernement conservateur, selon Abacus Data.

La perspective d’un autre gouvernement rouge, même s’il demeure minoritaire, permettra à Justin Trudeau de rester en selle. Personne n’osera pousser le chef vers la sortie, selon les libéraux.

Les conservateurs sont tout aussi indulgents envers leur chef. Même si Erin O’Toole ne parvient pas à devenir premier ministre, sa première campagne électorale à la tête du parti aura été réussie, selon ses troupes, puisqu’elle aura probablement coûté sa majorité à Justin Trudeau. Stephen Harper avait eu droit à une deuxième chance, rappelle-t-on en coulisses.

L’inconnue, pour le Parti conservateur, demeure cependant l’appui que recevra le Parti populaire de Maxime Bernier dans l’urne. Si celui-ci se confirme, il pourrait faire perdre quelques sièges aux conservateurs ou diviser le vote de droite pour permettre la réélection de certains libéraux. Un contrecoup qui pourrait déplaire à certaines franges moins progressistes-conservatrices dans les rangs d’Erin O’Toole. D’autant plus que quelques-uns n’étaient déjà pas convaincus du recentrage de leur parti sous son leadership.

Les conservateurs espèrent en revanche voler quelques sièges au Bloc, au Québec — les deux circonscriptions de Beauport et celle de Trois-Rivières. Mais les bloquistes ont dans leur mire la circonscription conservatrice de Chicoutimi ainsi que les sièges libéraux de Sherbrooke et de Gaspésie–Les Îles-de-la-Madeleine.

Une seule cheffe menacée

C’est probablement dans le camp du Bloc qu’on est le plus optimiste, à quelques jours du vote. Car si sa campagne a mis du temps à décoller, Yves-François Blanchet a su profiter du débat des chefs en anglais et de la fameuse question sur le racisme au Québec, la loi 21 sur la laïcité et le projet de loi 96 sur la langue française. Une impulsion qui « est tombée au bon moment », selon les bloquistes, à la veille de la période de vote par anticipation, qui a été plus courue cette année.

Les bloquistes estiment justement avoir profité de ces premiers votes, puisque davantage de leurs électeurs se sont déplacés la fin de semaine dernière, selon leurs sondages internes.

Le vote postal, qui connaît une popularité record cette année, pourrait quant à lui favoriser les libéraux. Les données du sondeur Nik Nanos révèlent que ces 1,2 million d’électeurs (soit près de 7 % de l’électorat, si l’on se fie au taux de participation de 2019) ont quatre fois plus de chances de voter libéral que conservateur.

Peu importe l’issue du vote au national, les bloquistes se réjouissent que M. Blanchet poursuive la résurrection du Bloc, après la débâcle de 2011.

Du côté du NPD, on assure que la « croissance » sera au rendez-vous. Ce sera cependant sans le Québec, où, outre le siège d’Alexandre Boulerice dans Rosemont, le parti se fait peu d’espoirs. Même le grand retour de Ruth Ellen Brosseau, dans Berthier–Maskinongé, risque de se solder par une défaite.

Les néodémocrates espèrent néanmoins remporter près de 30 circonscriptions (en deçà des projections des sondeurs) et possiblement détenir la balancedu pouvoir. Le chef, Jagmeet Singh, demeure fort populaire au sein du parti.

La cheffe du Parti vert, en revanche, semble encore à couteaux tirés avec ses troupes, notamment au Québec. Annamie Paul n’a presque pas fait campagne à l’extérieur de Toronto-Centre — où elle a peu de chances de se faire élire. Elle a expliqué préférer éviter de « nuire » à ses candidats en leur rendant visite.

Annamie Paul risque en fait d’être la seule cheffe à quitter rapidement son poste, après le scrutin de lundi. La cheffe n’a même pas essayé de le nier, en entrevue à la CBC cette semaine. « Je vais y penser après le 20 », a-t-elle laissé tomber, en avouant ce qu’aucun chef ne veut pourtant reconnaître avant le vote habituellement.

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