À la racine de l’action politique

Ni le PLC, ni le PCC, ni le NPD ne s’engagent à couper court à l’abattage d’arbres anciens à Fairy Creek, sur l’île de Vancouver. Le conseil de la Première Nation Pacheedaht (mais pas le chef héréditaire) approuve les coupes projetées.
Photo: Jen Osborne La Presse canadienne Ni le PLC, ni le PCC, ni le NPD ne s’engagent à couper court à l’abattage d’arbres anciens à Fairy Creek, sur l’île de Vancouver. Le conseil de la Première Nation Pacheedaht (mais pas le chef héréditaire) approuve les coupes projetées.

Susan Bibbings a le souffle court. Elle a descendu la montagne du sud-ouest de l’île de Vancouver avec la peur au ventre. Elle se fait du mauvais sang pour une jeune femme connue sous le surnom Orca restée derrière, dans la forêt ancienne de Fairy Creek, à tenir tête à la compagnie forestière Teal-Jones.

Orca s’était attachée à une pièce métallique enfoncée sur le chemin forestier, empêchant les bûcherons d’accéder à des arbres de 250 ans, voire plus de 2000 ans. Elle tenait bon jusqu’à ce que les policiers la délogent à coups de « menaces » et d’« insultes », raconte Susan Bibbings en bordure de la route, au nord de Port Renfrew, où des dizaines de personnes opposées à l’exploitation de forêts anciennes ont établi leur camp de base. « J’avais promis de veiller sur elle », confie la femme aux cheveux châtains. Des larmes de honte et de colère roulent sur ses joues.

Il n’en fallut pas plus pour convaincre cinq personnes de monter à leur tour sur la ligne de front du plus important mouvement de désobéissance civile de l’histoire du Canada. Ils espèrent y trouver Orca. Le Devoir les a suivis.

Si on s’assoit tout simplement à 20 ou 30 devant une excavatrice, ils ne peuvent avancer

 

Pour brouiller les pistes, les quatre hommes — Prince, Void, Chicoutimi et Atlantique — et l’unique femme — Écureuil — se désignent par des surnoms (nous utilisons des surnoms modifiés pour préserver l’anonymat de certains protestataires qui craignaient des représailles) et se couvrent le visage avant d’avancer vers l’entrée du chemin forestier, où des policiers de la Gendarmerie royale du Canada (GRC) montent la garde. Ces derniers ont procédé à quelque 1000 arrestations depuis l’ordonnance d’injonction de la Cour suprême de la Colombie-Britannique de ne pas entraver les « activités légales » de Teal-Jones et de ses sous-traitants. À la vue des activistes, un agent sort le catalogue des personnes interdites d’accès. Prince fait demi-tour, suivi des autres. « Les policiers ne vérifiaient pas notre identité jusqu’à aujourd’hui », indique le militant, l’air préoccupé. Les agents s’en tenaient à inspecter le contenu des sacs à dos à la recherche d’instruments permettant de perturber les activités de la compagnie forestière : corde, chaîne, cadenas, ciment, etc. « S’ils en trouvent dans mon sac, je leur répondrai : “Ce n’est pas de la poudre de ciment, ce sont les cendres de ma mère, et elle souffrait d’obésité !” » lance Écureuil, vêtue d’une robe pourpre.

Les membres du groupe contournent le barrage policier. Ils empruntent le lit d’un ruisseau asséché, agrippant des petits fruits et aplatissant des fougères sur leur passage. Les grimpeurs traversent 5 kilomètres parsemés des champs de bataille de la dernière année ; où des barricades ou des tranchées ont privé temporairement Teal-Jones des cyprès, thuyas et autres arbres géants qu’elle voulait abattre. Ils croisent d’autres adeptes de l’action directe non violente, à l’instar de Renard, avec qui ils échangent les dernières nouvelles du haut et du bas de la montagne. « Les policiers ont détruit tout ce que nous avions bâti. Nous devons aménager un nouveau camp ce soir », affirme Renard, avant de poursuivre son chemin vers le camp de base.

La silhouette d’une jeune femme se profile à l’horizon. Prince fronce les sourcils, puis pousse un soupir de soulagement. C’est Orca. La femme de 18 ans raconte calmement s’être attachée au début de la journée à une structure métallique sur la route « pour protéger les arbres ». Les véhicules de la compagnie forestière et ceux de la police l’encerclaient. « Les policiers me disaient que je m’étais fait laver le cerveau », relate la militante, vêtue d’un imperméable Patagonia. Ils sont parvenus à la convaincre de lâcher prise en lui disant, à tort, que des arbres ont été coupés et seront coupés, par sa faute, pour aménager une voie pour la contourner. « Je pleurais à chaudes larmes. Je ne voulais décevoir personne », explique-t-elle, tout en serrant sa gourde de métal cabossé.

Son témoignage galvanise les cinq grimpeurs. « Je suis prêt à tout faire, même à creuser des tranchées cette nuit… si c’est nécessaire », affirme Atlantique.

Quand voter n’est pas assez

À quelques jours du scrutin fédéral, ils confrontent, au cœur de la forêt pluviale de la côte ouest, leurs visions sur l’exercice du droit de vote : « Je ne vais pas faire partie du système », « Il faut tout faire pour empêcher les conservateurs de gagner », « Le NPD n’est pas bien différent. Regardez, c’est un gouvernement néodémocrate [provincial] qui a donné les permis de coupe de bois ici. » La noirceur engloutit la montagne.

Le camp des opposants apparaît après une enfilade de machines de bûcherons et de camions de policiers. Après avoir échappé aux regards inquisiteurs des agents, les grimpeurs demandent comment ils peuvent se rendre utiles. « Vous feriez mon bonheur si vous trouviez des piles pour les walkies-talkies ! » s’exclame Raven. Des membres du Rainforest Flying Squad surgissent du dortoir recouvert de bâches. Ils cherchent de nouveaux moyens de garder les bûcherons à l’écart de cette rare vallée ancienne non exploitée de l’île de Vancouver. « Si on s’assoit tout simplement à 20 ou 30 devant une excavatrice, ils ne peuvent avancer », suggère une femme, au pied d’arbres géants.

Le Devoir amorce sa descente sous le ciel étoilé. En l’espace de quelques heures, des roches sont apparues sur le chemin forestier, forçant les policiers à arrêter leur VUS et à retirer les plus encombrantes.

Une tête émerge d’une tranchée creusée dans le ventre de la route. Roche moussue y avale une soupe comme si de rien n’était. « Notre cause dépasse les arbres », fait-elle valoir, précisant être en guerre contre le capitalisme colonial.

Des lueurs de lampes frontales scintillent de temps à autre dans la forêt. La route à emprunter par Teal-Jones pour accéder aux arbres anciens de Fairy Creek continuera d’être semée d’embûches.

 

Les arbres s’invitent dans la campagne

Ni le PLC, ni le PCC, ni le NPD ne s’engagent à couper court à l’abattage d’arbres anciens à Fairy Creek — qui a été autorisé par le gouvernement néodémocrate de la Colombie-Britannique. Le conseil de la Première Nation Pacheedaht (mais pas le chef héréditaire) — dont le territoire traditionnel comprend Fairy Creek — approuve les coupes projetées, a rappelé le chef néodémocrate, Jagmeet Singh, cette semaine. « Nous ne pouvons pas faire irruption [à Fairy Creek] comme des colons, et leur dire quoi faire », a-t-il fait valoir. Le chef libéral, Justin Trudeau, s’est dit disposé à « élargir les zones protégées » d’arbres anciens, et à créer « un fonds de la nature britanno-colombien pour la protection des forêts anciennes », dans lequel il déposerait 50 millions de dollars. Un gouvernement conservateur « hésiterait à créer des politiques en conflit avec celles du gouvernement provincial et de Premières Nations qui ont déjà protégé une partie importante des forêts anciennes de la Colombie-Britannique », a répondu le candidat David Busch au journal Gulf Islands Driftwood, non sans rappeler que « la foresterie est de compétence provinciale ».



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