La tête dans les sables bitumineux de Fort McMurray

Les Canadiens les mieux rémunérés au pays se trouvent dans la circonscription de Fort McMurray–Cold Lake — un fief conservateur —, selon le dernier recensement de Statistique Canada (2016).
Photo: Marco Bélair-Cirino Le Devoir Les Canadiens les mieux rémunérés au pays se trouvent dans la circonscription de Fort McMurray–Cold Lake — un fief conservateur —, selon le dernier recensement de Statistique Canada (2016).

Les feux, les inondations, la COVID-19, les mises à pied et, selon certains, « la taxe carbone » : les calamités se sont abattues sur la capitale des sables bitumineux, Fort McMurray, au fil des dernières années. Malgré tout, Patricia Montour-Farberman n’a pas pensé deux secondes à fermer boutique.

La propriétaire de magasins de vêtements de travail est persuadée que les meilleurs jours de Fort McMurray sont à venir. « Je n’aurais pas deux magasins si je pensais qu’il n’y avait pas d’avenir ici. Nous avons traversé tout cela — l’incendie, l’inondation, oui au pétrole, non au pétrole —, et je pense que Fort McMurray a appris à tirer son épingle du jeu, peu importe les circonstances », fait-elle valoir, cernée de toutes parts par des combinaisons aux couleurs criardes. Les employés des géants du pétrole comme Syncrude, ou de sous-traitants, font le plein d’équipements dans son commerce de l’avenue Franklin, où elle a trouvé refuge après que son magasin principal eut été englouti sous près de deux mètres d’eau il y a près d’un an et demi.

Même la promesse des chefs de partis politiques fédéraux de lutter — chacun à leur manière — contre les changements climatiques ne parvient pas à plomber le moral de la femme d’affaires. « Les gens du pétrole et du gaz améliorent les pratiques de cette industrie depuis vingt ans. Pensez-vous qu’ils ne sont pas au courant de nouvelles façons de concevoir un produit encore plus propre ? Bien sûr qu’ils le sont. Vous savez, tout évolue », dit avec aplomb Patricia Montour-Farberman, s’expliquant toujours mal les réticences des Canadiens — et de leurs leaders politiques — à prendre le parti du pétrole canadien.

À l’extérieur, la candidate du Parti conservateur du Canada (PCC) Laila Goodridge fait campagne sur la crainte de réélection d’« un autre gouvernement de Justin Trudeau pour [la] région — et plus particulièrement [le] secteur pétrolier et gazier » grâce auquel la majorité de la population la circonscription de Fort McMurray–Cold Lake a un gagne-pain. « Les libéraux de Trudeau ne comprennent ni ne respectent l’Ouest, et notre parti a l’expérience et la présence nationale pour s’assurer que la voix de l’Alberta est entendue et respectée », plaide-t-elle dans les quartiers de maisons cossues et de maisons mobiles, où de nombreux travailleurs de partout au Canada ont trouvé un pied-à-terre, parsemant le « vrai Nord ».

D’ailleurs, les Canadiens les mieux rémunérés au pays se trouvent dans la circonscription de Fort McMurray–Cold Lake — un fief conservateur —, selon le dernier recensement de Statistique Canada (2016). « Je reçois de beaux cadeaux à Noël de la part de mon frère [qui a trouvé du travail dans une pétrolière] », confie tout sourire Nadia sur le chemin de l’université. « Il doit cependant gravir de temps à autre les marches des escaliers, puis des échelles jusqu’au sommet des hautes tours. Je ne comprends pas comment il fait ! »

Et le climat ?

Malgré l’appel de la communauté scientifique à laisser intacte la vaste majorité (84 %) des réserves de pétrole issu des sables bitumineux, les installations des pétrolières marchent à toute vapeur de part et d’autre de la route 63, à 30 minutes de pick-up au nord du centre de Fort McMurray. Des flammes s’élancent et de la vapeur s’échappe vers le ciel. Une odeur âpre enveloppe le secteur. Des imitations de coups de feu brisent à intervalles réguliers la monotonie du bruit de fond — ressemblant à un réacteur d’avion posé au loin — pour dissuader les oiseaux d’élire domicile dans les bassins d’eau polluée des environs.

Le technicien en télécommunications à la retraite Brian a amené ses amis Bob, Cheryll et Almer de Grande Prairie au milieu de la boucle Syncrude (« Syncrude loop »). Ils contemplent les installations de Syncrude, qui a fait main basse sur plus de 100 000 hectares de champs des sables bitumineux. Ils pressent le prochain gouvernement fédéral de privilégier le pétrole canadien plutôt que celui des « dictatures de l’OPEP », l’Organisation des pays exportateurs de pétrole, en relançant des projets d’oléoduc comme Énergie Est et Keystone XL, et de gazoduc comme GNL Québec, et ce, tout en favorisant la transition énergétique. « Oui, il faut réduire les émissions de GES », convient le quatuor de jeunes retraités.

Les promoteurs de l’industrie se plaisent pour leur part à répéter que le pétrole issu des sables bitumineux du nord de l’Alberta est le plus propre qui soit. En faisant preuve d’innovation — alimenter la machinerie déployée dans les champs de sables bitumineux avec du gaz naturel plutôt que du coke de pétrole, par exemple —, les pétrolières peuvent réduire leurs émissions de GES sans pour autant ralentir leur production. Brian, Bob, Cheryll et Almer les croient.

Le malaise pétrolier

Le professeur Nositall salue les visiteurs au centre de découverte des sables bitumineux, en bordure de la route 63 à de Fort McMurray. « Vous découvrirez comment les compagnies utilisent les technologies les plus modernes pour localiser les gisements de sables bitumineux sous terre », répète-t-il dans une vidéo dont la facture est surannée. Le bitume est par la suite extrait des « incroyables sables bitumineux de l’Alberta », puis transformé en pétrole brut synthétique et acheminé par pipelines dans des raffineries. « Fascinant ! » lance l’homme moustachu derrière l’écran, avant d’inviter les curieux à parcourir la salle d’exposition.

Les lieux sont plongés dans l’obscurité. Felicity pose devant la roue surdimensionnée du camion de transport 24 de Suncor, pour lequel les sables bitumineux en bordure de la rivière Athabasca n’avaient pas de secrets. La résidente de l’Ontario passe quelques jours à Fort McMurray à l’invitation de son fils et de sa belle-fille, qui célébreront leur mariage.

Après avoir passé sa petite enfance dans un carré de sable — une tortue verte en plastique —, son garçon a fait des études de génie puis a trouvé un emploi dans les sables bitumineux, relate-t-elle. Aujourd’hui, il s’affaire principalement à revitaliser les vastes secteurs qui ont été vidés de leurs sables bitumineux par les foreuses géantes, avant d’être emplis de résidus, explique Felicity, cachant mal sa fierté pour son fils.

À quelques jours des élections, la protection de l’environnement se trouve au cœur de ses préoccupations. « Je ne pense pas trop aux changements climatiques. Si vous y réfléchissez, je pense que cela vous rendra fou », souligne-t-elle, adossée à des panneaux d’information sur les pratiques environnementales de l’industrie des sables bitumineux. « Tout ce que je peux faire en tant qu’individu, c’est apporter ma contribution. »

Pour en savoir plus sur les élections fédérales 2021

En visualisations de données En vidéo Débats des chefs Sur le terrain Nos analyses Nos chroniques

 


Une version précédente de ce texte faisant référence à la rivière Arthabaska a été corrigée.



À voir en vidéo