Erin O’Toole essaie de corriger le tir dans le dossier des armes d’assaut

Bien que sa plateforme promette par écrit d’«abolir» le décret ayant prohibé l’an dernier 100 000 armes d’assaut de style militaire, le chef conservateur est venu s’engager finalement à le maintenir en place.
Photo: Frank Gunn La Presse canadienne Bien que sa plateforme promette par écrit d’«abolir» le décret ayant prohibé l’an dernier 100 000 armes d’assaut de style militaire, le chef conservateur est venu s’engager finalement à le maintenir en place.

Le chef conservateur Erin O’Toole a donné l’impression de reculer en partie dimanche, dans le dossier du contrôle des armes d’assaut. Mais son changement de cap est demeuré vague et n’a pas convaincu les libéraux, qui ont passé la journée à l’accuser d’être à la solde du lobby des armes à feu.

Martelé de questions sur ce sujet depuis quatre jours, Erin O’Toole avait un changement de position à annoncer dimanche. Bien que sa plateforme promette par écrit d’« abolir » le décret ayant prohibé l’an dernier 100 000 armes d’assaut de style militaire, le chef conservateur est venu s’engager finalement à le maintenir en place. « Nous allons ensuite avoir un examen indépendant, public, du système de classification [des armes à feu] », a indiqué le chef conservateur. « Il est important d’enlever la politique du système de classification », a-t-il fait valoir.

Il s’agit cependant d’un changement de cap majeur pour les conservateurs. Car non seulement leur plateforme promettait-elle d’annuler l’interdiction de ces centaines d’armes mise en œuvre par le gouvernement libéral, Erin O’Toole avait en outre offert la même garantie aux groupes de propriétaires d’armes à feu lors de sa course à la chefferie. Le Parti conservateur leur avait ensuite fait la même promesse à l’approche de la campagne électorale.

M. O’Toole a ainsi tenté de couper court aux attaques des libéraux de Justin Trudeau, qui citaient sa plateforme électorale pour l’accuser de vouloir assouplir le contrôle des armes à feu au pays.

« Erin O’Toole veut rendre les armes d’assaut légales à nouveau parce qu’il est dans la poche du lobby des armes à feu. Ce qu’on veut lui dire haut et fort, c’est qu’on ne va pas le laisser faire », a notamment raillé le chef libéral dimanche. Les reproches ne se sont pas arrêtés là. « M. O’Toole a conclu une entente secrète avec le lobby des armes à feu », a plaidé M. Trudeau. « C’est ce qu’il a promis au lobby des armes à feu et aux éléments de l’extrême droite de son parti », a-t-il en outre prétendu.

O’Toole s’explique… en partie

Le chef conservateur a rejeté ces accusations. « Justin Trudeau a fait de la politique à l’américaine tout au long de cette campagne. Et il est décevant de voir que cela continue », a-t-il reproché à son tour.

Erin O’Toole est toutefois demeuré vague quant à la pérennité de sa promesse de ne pas annuler l’interdiction d’armes d’assaut de style militaire.

Le chef conservateur a refusé de préciser si sa position pourrait changer, à la suite de l’examen du système de classification d’armes à feu qu’il promet de lancer. Il n’a pas non plus voulu clarifier s’il compte toujours abroger le projet de loi C-71, tel que stipulé aussi dans sa plateforme électorale. Le C-71 est venu resserrer les règles de transport d’armes à feu et permettre aux autorités de fouiller l’entièreté du passé judiciaire d’un demandeur de permis d’arme.

À chacune de ces questions, M. O’Toole a répété la même réponse. À savoir qu’il maintiendrait l’interdiction d’armes d’assaut (légiférée en 1977), de même que celle d’armes d’assaut de style militaire (promulguée en mai 2020) et qu’il ordonnerait un examen indépendant du système de classification des armes à feu.

La promesse d’abolir le décret libéral ayant banni des armes d’assaut de style militaire figurait toujours dans le document PDF de la plateforme conservatrice, dimanche après-midi.

Le ministre libéral de la Sécurité publique, Bill Blair, a tenu une seconde conférence de presse pour répliquer au chef conservateur en après-midi et pour l’accuser de « mentir ».

M. Blair s’est dit convaincu qu’au terme de cet examen du système de classification d’armes à feu, le chef légaliserait à nouveau les armes d’assaut de style militaire interdites par les libéraux. « M. O’Toole n’a pas dit aux Canadiens qu’il n’abolirait jamais l’interdiction de ces armes. Il a dit qu’il commencerait par faire une révision », a dénoncé M. Blair, en rappelant que la plateforme conservatrice promet de consulter la police, les propriétaires et les fabricants d’armes et de présenter « un système simplifié de classification ». Le ministre a en outre noté que le directeur de la campagne conservatrice, Fred De Lorey, était lobbyiste pour l’Association canadienne pour les armes à feu en 2016.

Les propriétaires d’armes déçus

La vice-présidente de la Coalition canadienne pour les droits des armes à feu, Tracey Wilson, s’est avouée surprise par la sortie d’Erin O’Toole. Mais elle croit, comme Bill Blair, qu’un examen du système de classification des armes à feu risque de conclure que les armes d’assaut semi-automatiques de style militaire ne devraient pas être prohibées au pays. Les propriétaires de ces armes disent qu’ils s’en servent de façon sportive aux champs de tir.

« Si l’on mène un examen public, transparent du système, avec des experts qui étudient leurs fonctionnalités et non pas des images épeurantes d’armes à feu, je suis confiante que nous en viendrons au même résultat. Soit qu’il faudrait instaurer des mesures pour combattre le crime et non pas interdire des armes à feu », a prédit Mme Wilson, en entrevue.

Le président du collectif Tous contre un registre Québécois des armes à feu, Guy Morin, s’est montré déçu de la nouvelle position d’Erin O’Toole. Un virage qui pourrait décourager selon lui certains propriétaires d’armes à feu d’aller voter pour les conservateurs le 20 septembre, ou encore les mener à appuyer plutôt le Bloc québécois. « Ce sera très difficile de continuer de convaincre les propriétaires d’armes à feu de voter conservateur, parce qu’on vient de perdre la petite friandise qui était importante pour les ramener vers les conservateurs », a expliqué M. Morin, en entrevue téléphonique.

Mme Wilson a reconnu que certains pourraient en tenir rigueur au Parti conservateur. Mais elle croit que la plupart sont réalistes et reconnaissent que seuls les conservateurs et les libéraux peuvent former le gouvernement et qu’Erin O’Toole leur serait le plus sympathique.

Trop lents, les libéraux ?

Justin Trudeau ne s’en est pas sorti sans reproches pour autant. Le chef libéral a annoncé dimanche que son gouvernement, s’il est réélu, offrirait un milliard de dollars aux provinces afin de les aider à interdire les armes de poing sur leur territoire — plutôt que de laisser le soin aux municipalités de le faire, comme les libéraux l’avaient d’abord prévu. Le PLC resserrait en outre l’interdiction d’armes d’assaut de style militaire en retirant aux propriétaires le choix de conserver leurs armes à certaines conditions. Ces derniers devraient désormais obligatoirement se plier au programme de rachat du gouvernement ou rendre leurs armes inutilisables.

Invité à expliquer pour quelle raison les libéraux n’avaient pas rendu le programme de rachat quasi obligatoire dès le départ l’an dernier, M. Trudeau a esquivé la question. « On a banni les armes d’assaut de style militaire au mois de mai dernier [en 2020]. Et on continue de travailler pour s’assurer que cette interdiction d’acheter, de vendre ou d’utiliser ces armes soit la plus forte possible », s’est contenté de plaider le chef libéral.

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