Quand les chefs jouent dans les mêmes talles

À 17 jours du scrutin fédéral, pas moins de 52% des Québécois pourraient encore changer leur vote, rapportait un sondage Léger jeudi.
Photo: La Presse canadienne et Agence France-Presse, photomontage Le Devoir À 17 jours du scrutin fédéral, pas moins de 52% des Québécois pourraient encore changer leur vote, rapportait un sondage Léger jeudi.

Créer un million d’emplois ; construire davantage de logements et faciliter l’accès à la propriété ; élargir l’assurance-emploi pour aider un plus grand nombre de travailleurs ; envoyer plus d’argent aux provinces en santé. Les promesses des grands partis fédéraux se suivent et se ressemblent cette année. Ce qui fait que les chefs ont encore plus de mal à se distinguer… et à convaincre les électeurs de les choisir.

À 17 jours du scrutin fédéral, pas moins de 52 % des Québécois pourraient encore changer leur vote, rapportait un sondage Léger jeudi. Un bassin d’électeurs potentiels important pour les partis fédéraux, qui n’ont pour l’instant visiblement pas réussi à consolider leurs appuis.

Pas très étonnant, lorsqu’on compare les plateformes électorales de chacun. Celle de Justin Trudeau, déposée cette semaine, est venue confirmer que le chef libéral joue dans les mêmes talles que le Nouveau Parti démocratique, mais aussi que le Parti conservateur.

Tous trois promettent ainsi d’augmenter, comme le réclament les provinces, les transferts fédéraux en santé (à quelques nuances près, libéraux et néo-démocrates prévoyant plus d’ingérence dans ce champ de compétence provincial que les conservateurs).

L’aide au logement et à l’accès à la propriété a également donné lieu à une surenchère de promesses.

Chacun propose en outre de protéger les retraites, d’aider les travailleurs en leur offrant dix jours de congé de maladie payés dans le secteur fédéral, ou de prolonger les prestations d’assurance-emploi en cas de maladie grave. Libéraux et conservateurs jouent aussi du coude en proposant d’offrir une assurance-emploi aux travailleurs autonomes et de bonifier l’Allocation pour les travailleurs à faible revenu.

Et le Bloc québécois rejoint ses rivaux fédéraux dans plusieurs de ces dossiers.

Tous au centre

Même en matière d’environnement, Erin O’Toole endosse maintenant l’idée d’imposer une tarification du carbone aux consommateurs d’énergies fossiles. Son plan a été rejeté par des environnementalistes, mais il reste qu’il y a là tout un virage pour un parti qui faisait campagne il y a deux ans encore en martelant l’importance d’annuler la taxe carbone des libéraux.

Changement de cap similaire sur l’horizon d’un retour à l’équilibre budgétaire, qu’Erin O’Toole ne promet désormais que dans dix ans, sans projeter de sentiment d’urgence.

Le chef conservateur a même consacré sa journée de mardi à annoncer qu’il interdirait les usines à chiots et lutterait contre la cruauté animale. Le lendemain, la plateforme libérale prenait des engagements semblables.

« On ne tente pas de se différencier sur les thématiques qu’on aborde, mais on fait plutôt dans la surenchère sur les mêmes thèmes », observe Stéphanie Chouinard, professeure adjointe de science politique au Collège militaire royal. « Il y a un risque de confusion des électeurs. »

Le Bloc québécois pourrait cependant en tirer profit, de l’avis de la politologue Geneviève Tellier, en courtisant les électeurs qui seraient déçus de l’offre trop comparable des trois autres partis. « La dynamique du Bloc est différente. Tout le monde sait qu’il cherche à représenter les intérêts du Québec, il ne prendra jamais le pouvoir. »

O’Toole brouille les cartes

Libéraux et néo-démocrates jouent sur le même tableau depuis plusieurs années. La tentative de Thomas Mulcair de recentrer le NPD s’était soldée par un échec en 2015. Jagmeet Singh campe maintenant son parti résolument au centre gauche.

Mais le Parti conservateur d’Erin O’Toole s’est lui aussi recentré. Un virage quelque peu surprenant, puisque le chef s’est fait élire à la tête de son parti en se disant plus « vrai bleu » que l’ancien chef progressiste-conservateur Peter MacKay. Maintenant qu’il courtise l’électorat canadien au grand complet, M. O’Toole s’est lui-même refait progressiste-conservateur.

On ne tente pas de se différencier sur les thématiques qu’on aborde, mais on fait plutôt dans la surenchère sur les mêmes thèmes 

 

« Cela démontre que l’électorat canadien se déplace aussi. Le centre de gravité plus à droite des années 1980 et 1990 va vers la gauche. Et les trois partis l’ont clairement observé », analyse Mme Tellier, professeure d’études politiques à l’Université d’Ottawa, qui compare la plateforme électorale d’Erin O’Toole à celles qu’auraient pu présenter jadis les libéraux Paul Martin ou Jean Chrétien.

Faute de grands contrastes entre les propositions politiques des partis, Stéphanie Chouinard croit que l’élection pourrait « reposer sur l’amabilité des chefs de partis ». « La question devient “à quel chef est-ce que je vais faire le plus confiance pour remplir ces promesses ?”, puisque tout le monde fait des promesses qui se ressemblent. »

Si tel est le cas, le scrutin pourrait s’avérer un référendum sur le sort de Justin Trudeau à la tête du gouvernement, selon elle.

Geneviève Tellier croit toutefois que les suites de la pandémie redeviendront l’objet des réflexions électorales. « Et le dossier des garderies représente bien le débat sur la relance », illustre la professeure, puisque la pandémie a démontré que sans services de garde, les femmes sont obligées de quitter le marché du travail.

Ce qui explique peut-être que Justin Trudeau et le chef bloquiste, Yves-François Blanchet, aient tapé sur ce clou, lors du débat de TVA, en sommant Erin O’Toole — en vain — de préciser s’il renierait l’entente de six milliards de dollars conclue entre Ottawa et Québec.

Les libéraux ont également ressorti l’argument politique de division des armes à feu, en notant que la plateforme conservatrice promet d’annuler l’interdiction des armes d’assaut promulguée par les libéraux.

L’équipe de Justin Trudeau n’en est pas à son premier épouvantail brandi pour tenter de nuire à Erin O’Toole. Mais alors que les sondages suggèrent que ce dernier pourrait remporter l’élection, et que les électeurs peinent à se faire une opinion face à ces deux chefs aux idées un peu trop rapprochées, il y a fort à parier que les attaques libérales ne feront que s’intensifier d’ici le 20 septembre.



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