La ville de Québec, baromètre de la campagne électorale fédérale

Beauport-Limoilou a été de toutes les vagues ces dernières années. Le parti de Justin Trudeau croit pouvoir y faire un gain cette fois.
Photo: Charles-Frédérick Ouellet Le Devoir Beauport-Limoilou a été de toutes les vagues ces dernières années. Le parti de Justin Trudeau croit pouvoir y faire un gain cette fois.

Cette fois encore, c’est en partie dans la capitale nationale que se scellera le résultat des élections fédérales. Des luttes serrées s’annoncent dans Québec et Beauport-Limoilou, deux circonscriptions directement touchées par le projet de tunnel Québec-Lévis.

« Le troisième lien, ça, c’est un plus pour vous », lance l’indécis qui a ouvert la porte. « Aussi que votre chef parle français. » Dépliant à la main, le candidat conservateur Alupa Clarke le prévient « qu’un vote pour le Bloc va favoriser les libéraux » de Justin Trudeau.

Dans ce secteur de Beauport aux maisons unifamiliales modestes mais bien entretenues, on entend sans arrêt le bruit des voitures sur l’autoroute Félix-Leclerc. La récolte de M. Clarke était bonne lundi soir, rue des Moules : la majorité des résidents ont promis de voter bleu foncé. Parfois par allégeance, mais souvent pour « mettre Trudeau dehors » parce qu’il a « endetté le pays ».

À l’heure actuelle, la circonscription est représentée par la bloquiste Julie Vignola. Avant cela, M. Clarke a été député pendant quatre ans et il est résolu à reprendre son siège.

Très organisé, cet ancien réserviste de 37 ans est sur le terrain depuis des mois pour préparer sa revanche. « Tout ce que je fais est chirurgical », dit-il en pointant le téléphone du jeune militant qui l’accompagne pendant le porte-à-porte et recense dans une application les numéros des sympathisants conservateurs. « Ma campagne est l’une des plus sophistiquées et professionnelles au pays parmi les non-élus. »

Beauport-Limoilou a été de toutes les vagues ces dernières années : bleu foncé en 2008, orange en 2011, bleu clair en 2019. Il faut reculer à plus de 20 ans pour y voir un député libéral élu. Mais le parti de Justin Trudeau croit pouvoir y faire un gain cette fois-ci.

Aux dernières élections, le parti a récolté 26 % des votes, tout juste derrière les conservateurs. Pour mettre toutes les chances de son côté, il a donc placé une candidate plus connue sur ses affiches, la syndicaliste Ann Gingras, qui a dirigé le conseil central de la CSN à Québec pendant 22 ans. A-t-elle vraiment une chance de se faufiler ? « S’ils veulent obtenir une majorité, il faut bien qu’ils fassent des gains quelque part », rétorque le professeur de science politique de l’Université Laval Eric Montigny.

Au moment où ces lignes étaient écrites, les projections électorales de l’outil Too Close to Call plaçaient les trois partis au coude-à-coude — 27 % pour les conservateurs, 28 % pour les libéraux et 28 % pour les bloquistes, loin devant le NPD (11 %).

Le dilemme du troisième lien

Malgré les apparences, Beauport-Limoilou est aussi une circonscription clé pour le NPD. La portion sud du territoire — Limoilou — a un profil plus urbain, plus progressiste et plus jeune. Aux dernières élections québécoises, ses résidents ont élu le candidat de Québec solidaire, Sol Zanetti.

« L’enjeu dont on me parle beaucoup, c’est l’environnement », dit la candidate Camille-Esther Garon, une nouvelle venue qui s’est lancée en politique dans la foulée du mouvement Black Lives Matter. Le NPD, dit-elle, est le seul à « avoir le courage politique » de prendre clairement position  contre le troisième lien. Pour qui veut comprendre la position ambiguë du Bloc dans le dossier du troisième lien, il suffit de jeter un regard sur Beauport-Limoilou : pendant que M. Clarke gagne des votes dans la banlieue nord de la circonscription grâce à son appui au tunnel, Mme Garon fait le plein d’appuis dans Limoilou parce qu’elle s’y oppose.

« C’est un comté fragile pour le Bloc , observe l’expert en positionnement stratégique Jean Baillargeon.  Dans le dossier du troisième lien, le Bloc est un peu faible. » D’autant que cet enjeu est impossible à contourner : la sortie projetée du tunnel se trouve près d’Expo-Cité, exactement à cheval sur la circonscription de Beauport-Limoilou et sa voisine, Québec.

À l’image de la province

La circonscription de Québec englobe tout le centre-ville de la capitale nationale, jusqu’à la rue Saint-Sacrement, à l’ouest, et la rue Duberger, au nord.

Très volatil, son électorat a élu le Bloc en 2008, le NPD en 2011 et les libéraux depuis 2015. « J’y vois une sorte de baromètre social et économique de la province », note le député libéral actuel et ex-président du Conseil du trésor, Jean-Yves Duclos. « D’ailleurs, les pourcentages de votes qu’ont obtenus les quatre principaux partis en 2019 dans ma circonscription sont exactement les mêmes qu’à l’échelle du Québec, à quelques décimales près », souligne-t-il. Aux dernières élections, le PLC y a récolté 33 % des votes ; le Bloc, 32 %, les conservateurs, 15 %; et le NPD, 11 %.

Lors du passage du Devoir dans son local de campagne, des bénévoles racontaient avoir acquis de nouveaux votes grâce aux propos du chef bloquiste, Yves-François Blanchet, sur les prétendues vertus « écologiques » du projet de troisième lien.

M. Duclos table en outre sur les « racines profondes » qu’il a développées dans la circonscription depuis six ans, notamment dans le milieu communautaire. Mais rien n’est acquis, admet-il : « C’est une des circonscriptions où il faut travailler très, très fort. » Il n’avait arraché la victoire à la bloquiste Christiane Gagnon que par 215 voix en 2019.

« Mme Gagnon a été députée pendant 18 ans et le nouveau candidat est moins connu. Je ne sais pas s’il va faire la même bataille, remarque toutefois l’expert en positionnement stratégique Jean Baillargeon. À mon avis, ça risque de dépendre de la bataille au national. »

Le nouveau venu, Louis Sansfaçon, s’est fait connaître pour le combat qu’il a mené au nom de sa fille Émilie, décédée du cancer en novembre. Avec l’appui du Bloc québécois, il a fait pression pour qu’on fasse passer de 15 à 50 semaines les prestations maximales de l’assurance-emploi pour les travailleurs malades.

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le député libéral actuel et ex-président du Conseil du Trésor, Jean-Yves Duclos, discute avec des membres de la résidence Vice Versa lors d'une épluchette de blé d'Inde.

Nouveau venu en politique, il semble toutefois compenser son manque d’expérience par un surplus de détermination. Lorsqu’on lui demande si la position de son chef dans le dossier du troisième lien risque de lui nuire, il rétorque qu’il lui faudra « expliquer » la position du parti. « Il va y avoir des élections municipales, des élections provinciales. Nous, on est là pour représenter ce que le gouvernement du Québec choisira de faire. » Sur le terrain, il dit sentir que les gens en ont soupé des libéraux et qu’ils sont « fatigués » des promesses qui n’aboutissent pas.

À part lui, les candidats des trois principaux partis sont tous les mêmes qu’à la dernière élection dans Québec : M. Duclos (PLC), Bianca Boutin (PC) et Tommy Bureau (NPD).

Les conservateurs en position de force tout autour

La seule autre bataille qui s’annonce pour l’instant serrée dans la région touche Beauport–Côte-de-Beaupré–Île d’Orléans–Charlevoix, où les conservateurs espèrent bien regagner leur siège. Pour le reste, les conservateurs semblent bien enracinés presque partout dans la capitale. Le parti récolte traditionnellement de fortes majorités dans cinq des neuf circonscriptions de Québec et de sa Rive-Sud : Lévis-Lotbinière, Bellechasse-Les Etchemins-Lévis, Portneuf–Jacques-Cartier, Louis–Saint-Laurent et Charlesbourg–Haute-Saint-Charles.

Restent les trois circonscriptions men-tionnées plus haut, ainsi que Louis-Hébert, où le libéral Joël Lightbound semble relativement bien installé. Chose certaine, la région est un champ de bataille « extrêmement important », selon Eric Montigny. « Le résultat de l’élection est assez imprévisible. En fait, chaque comté va compter. »



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