Un scrutin qui tombe mal pour les francophones hors Québec

Louise Imbeault, présidente de la Société nationale de l'Acadie
Photo: David Champagne Louise Imbeault, présidente de la Société nationale de l'Acadie

Michel Doucet milite depuis une cinquantaine d’années pour défendre les droits linguistiques des francophones canadiens. « Certains diront que je fais ça depuis ma naissance », lance à la blague l’avocat bien connu au Nouveau-Brunswick. Et « sans surprise », dit l’homme de 66 ans, il a vu la réforme de la Loi sur les langues officielles présentée en juin mourir au feuilleton en raison du déclenchement des élections fédérales.

Le moment est très mal choisi pour les francophones hors Québec : ils attendaient ces changements législatifs depuis des années, explique le juriste. « C’est décevant, parce qu’on sait que c’est une promesse qui avait été faite en 2015 par les libéraux, et reprise ensuite en 2019. »

D’autant plus que le projet de loi reconnaissait que le français est en situation de vulnérabilité et facilitait la défense des droits linguistiques minoritaires devant les tribunaux, se désole Me Doucet. « J’étais très satisfait de ce qui avait été déposé. »

Le professeur de droit à la retraite a suivi d’un œil attentif les consultations menées sur le sujet ces trois dernières années et, comme plusieurs, il croit que le processus législatif aurait pu être plus rapide. La dernière grande réforme de cette loi adoptée en 1969 remonte à 1988.

L’avocat, qui s’est déjà rendu jusqu’en Cour suprême pour défendre l’accès aux services en français au pays, estime qu’il est primordial de donner aux francophones les moyens d’assurer leur pérennité. « Depuis l’adoption de la loi jusqu’à aujourd’hui, il y a eu des changements sur le plan démographique. Il y a des tendances lourdes très inquiétantes : l’immigration est majoritairement anglophone ; il y a des enjeux au niveau de l’assimilation [des francophones] », expose-t-il.

Le Nouveau-Brunswick tente depuis plusieurs années d’attirer 33 % d’immigrants francophones, mais la cible n’a jamais été atteinte — le taux est parfois même tombé à 7 % — , note le juriste.

Mouvement antibilinguisme

Les conservateurs ont beau s’être aussi engagés à déposer une réforme de la Loi sur les langues officielles lors des 100 premiers jours de leur mandat, au Nouveau-Brunswick, les électeurs francophones ont de la difficulté à leur faire confiance, car les conservateurs sont souvent associés à des positions hostiles au bilinguisme au niveau provincial.

Rita Cormier, 71 ans, prend un café avec des amis sur la terrasse de la boulangerie Grains de folie, à Caraquet, dans la Péninsule acadienne. Les fortes bourrasques de la veille se sont calmées et ils sont plusieurs à profiter du soleil estival. À l’intérieur, une longue file s’étire jusqu’à la porte. Le groupe se retrouve presque quotidiennement et les discussions sont rythmées au gré des gens qui passent.

« Je ne suis pas d’accord avec tout ce que Justin Trudeau fait, mais j’ai bien trop peur que nous perdions le français. Je pourrais voter pour autre chose, mais je ne voterais pas pour Erin O’Toole, ça, c’est sûr », nous confie-t-elle quand on l’interroge sur la campagne électorale actuelle. Mais « nous sommes méfiants un peu » du bilan de la ministre des Langues officielles, Mélanie Joly, mentionne Mme Cormier. « On se demande si les francophones sont une histoire électorale. Et si les libéraux vont mettre leurs projets [de réforme] sur des tablettes. »

Paul Cormier, un retraité de 68 ans, s’installe à la table. Maillot de cycliste sur le dos, il vient discuter un peu avant de prendre la route. « Le mouvement antibilinguisme est toujours présent [au Nouveau-Brunswick], c’est une bataille continue. Nous n’avons jamais assez gagné pour nous dire que nous pouvons nous asseoir [sur nos lauriers]. Il faut être très vigilant dans le choix de nos dirigeants », affirme celui qui votera pour le parti de Justin Trudeau.

Le député libéral qui représente Acadie–Bathurst depuis 2015, Serge Cormier, se veut rassurant. « Je ne crois pas que nous tenons les francophones pour acquis. […] Nous voulons rassurer les francophones : ce projet de loi va aller de l’avant. Si nous sommes réélus, il y aura des modifications qui pourront être faites en cours de route », promet celui qui se dirige aisément vers une réélection, selon les dernières projections.

Un enjeu passé sous silence

La présidente de la Société nationale de l’Acadie (SNA), Louise Imbeault, attend impatiemment de voir quel parti formera le gouvernement. Nous la rencontrons dans un restaurant du centre-ville de Moncton, où elle s’adresse en français à la serveuse anglophone qui prend sa commande en note.

Les défis des francophones en milieu minoritaire ont été mis de côté, dit l’ancienne journaliste. « Il fallait s’y attendre : avec la pandémie, ce sont la santé et l’économie qui préoccupent [les gens]. C’est dommage, parce qu’il y avait une dynamique intéressante au pays avec la révision de la Loi sur les langues officielles. » Elle assure que son organisme talonnera Ottawa sur la question. « Nous n’allons pas lâcher. Nous aurions préféré que le vote [sur la réforme] soit avant l’élection. Mais le gouvernement, quel qu’il soit, devra tenir ses promesses. »

Marie-Julie Bourque, rencontrée dans un bar populaire de Moncton, pense aussi que la question francophone a été évacuée du débat électoral. « C’est un problème qui date depuis toujours. C’est dommage parce que nous sommes partout au Canada », souligne la traductrice de 30 ans, qui hésite entre le Nouveau Parti démocratique (NPD) et le Parti vert.

Samuel LeBlanc, un avocat de 32 ans, votera pour le NPD. « Je suis en faveur de l’avancement des droits des travailleurs et je m’intéresse à l’environnement », explique-t-il. Mais les enjeux francophones ne restent pas loin dans le rétroviseur, dit-il. « Je ne voterais jamais pour un parti antifrancophone. »

Le vétéran Michel Doucet déplore de son côté que la question de la place du français au Canada occupe si peu de place dans le débat public en 2021. « Dernièrement, par exemple, nous avons beaucoup tendance à vouloir mettre les langues officielles en opposition avec la protection des langues autochtones et le multiculturalisme », note l’avocat. « Après cinquante ans de lutte, je suis encore plus inquiet aujourd’hui que je l’étais au départ », laisse-t-il tomber.

Des fonds pour l’éducation postsecondaire

De passage à Sudbury mardi, Justin Trudeau et Mélanie Joly ont promis de faire doubler les fonds fédéraux pour défendre l’éducation postsecondaire francophone en situation minoritaire. S’ils étaient avares de détails, ils n’ont pas lésiné sur les attaques à l’endroit du chef conservateur, qu’ils accusent de ne pouvoir tenir tête aux premiers ministres conservateurs des provinces. « Nous savons que ce qui s’est passé à l’Université Laurentienne est complètement inacceptable. C’est un gâchis conservateur qui ne pourra pas être réparé par Erin O’Toole », a lancé Mme Joly. « On est souvent déçus par les politiciens conservateurs », a renchéri M. Trudeau, rappelant notamment les difficultés de l’Université de Moncton. « Ce n’est pas Erin O’Toole en face de Doug Ford, Jason Kenney ou Blaine Higgs qui va défendre vos intérêts. »

La Presse canadienne

 

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