Trudeau prêt à refuser des projets pétroliers pour le climat

Les libéraux fédéraux promettent de rejeter tout projet d’exploitation pétrolière et gazière qui ne permettrait pas au Canada de respecter l’objectif de plafonner, puis de réduire les émissions de gaz à effet de serre de l’industrie des énergies fossiles. Et même si les entreprises du secteur misent sur une hausse de la production au cours des prochaines années, la réduction de celle-ci est devenue inévitable, affirme Steven Guilbeault, député de Laurier–Sainte-Marie et ministre du Patrimoine canadien, en entrevue au Devoir.

Le premier ministre Justin Trudeau s’est engagé à ce que le secteur pétrolier et gazier, principal émetteur de gaz à effet de serre (GES) au Canada, atteigne la « carboneutralité » d’ici 2050. Pour y parvenir, un futur gouvernement libéral forcerait l’industrie à réduire ses émissions « à partir des niveaux actuels au rythme et à l’échelle nécessaires » pour respecter cet objectif, un plan qui passerait par l’imposition de « cibles » de réduction révisées tous les cinq ans, et débutant en 2025.

La première étape serait de fixer un « plafond » d’émissions, a expliqué lundi Steven Guilbeault, sans s’engager sur l’année de référence qui sera utilisée. Des « mécanismes » devront être mis en place, a-t-il ajouté, mais il est possible que le plafond des émissions soit le niveau atteint par l’industrie pétrolière et gazière en 2021 ou 2022. « On ne parle pas des niveaux de 2025. Mettre quelque chose en place pourrait prendre quelques mois, mais ça ne prendra pas deux ans », a-t-il assuré.

Une fois que ce plafond sera établi, l’industrie sera obligée de réduire ses émissions de GES en sol canadien au cours des années suivantes, ce qui fait que le plafond d’émissions diminuera d’année en année. Les libéraux n’ont toutefois pas encore précisé à quel rythme. Le comité consultatif qui découlera de l’adoption, en juin dernier, de la Loi canadienne en matière de responsabilité en matière de carboneutralité (projet de loi C-12), serait chargé de conseiller le gouvernement à ce sujet.

Chose certaine, cela signifie que les nouveaux projets d’exploitation pétrolière, par exemple en milieu marin ou dans les sables bitumineux, mais aussi les projets d’extraction gazière, pourraient être rejetés par le gouvernement. « Si les projets ne peuvent se faire dans le respect des plafonds, ils ne seront pas autorisés », a affirmé M. Guilbeault, qui a longtemps milité en faveur de politiques climatiques plus ambitieuses, au sein de l’organisation écologiste Équiterre.

L’industrie mise pour sa part sur une « croissance de la demande » énergétique dans le monde au cours des prochaines décennies. « Dans ce contexte, il y a là une opportunité, pour le secteur canadien du pétrole et du gaz naturel, de jouer un rôle important afin de répondre à cette demande », a fait valoir, par courriel, l’Association canadienne des producteurs pétroliers. Le regroupement évalue que la seule production pétrolière de l’Ouest canadien devrait dépasser les six millions de barils par jour en 2035, alors que Terre-Neuve espère pour sa part doubler la production en milieu marin après 2030.

Un futur gouvernement Trudeau ne fermerait d’ailleurs pas la porte à de nouveaux projets d’exploitation d’énergies fossiles. Il faudrait toutefois que cela ne mène pas à un dépassement du « plafond » d’émissions qui, lui, est appelé à diminuer au fil du temps, a fait valoir M. Guilbeault. « Théoriquement, c’est possible », mais il ne serait pas possible de faire remonter les émissions du secteur pétrolier et gazier.

Selon lui, il ne serait pas non plus possible, « à court terme », de recourir aux techniques « de capture et de stockage des émissions » (qui peuvent consister à capter le CO2 dès sa source de production et à le stocker dans le sous-sol), puisque celles-ci « ne sont pas disponibles commercialement pour les entreprises ». Dans ce contexte, les entreprises devront d’abord « se tourner vers l’efficacité énergétique, de meilleurs procédés ou encore les énergies renouvelables » pour réduire leurs émissions, estime Steven Guilbeault.

Production réduite ?

Même si le gouvernement Trudeau a soutenu le secteur pétrolier et gazier à plusieurs reprises depuis son élection en 2015, il serait maintenant prêt à envisager un déclin de l’industrie, sans toutefois fixer d’échéancier pour le moment. « L’objectif de carboneutralité mais aussi nos investissements en transport collectif et dans l’électrification des transports nous amènent inévitablement vers une réduction de la consommation et de la production des hydrocarbures. Le premier ministre l’a déjà dit. Nous nous dirigeons vers un monde où nous allons consommer de moins en moins d’hydrocarbures », a soutenu M. Guilbeault.

Dans ce contexte, Justin Trudeau a néanmoins réaffirmé lundi que l’achat du pipeline Trans Mountain et le financement de son expansion constituent une bonne décision, puisque les profits éventuels seraient injectés dans « l’énergie verte ». Et selon Steven Guilbeault, ce projet, qui permettra de tripler la capacité de transport du pipeline, « ne mène pas nécessairement à une hausse de la production, d’autant plus qu’avec l’annonce du plafond, ça ne peut pas mener à une augmentation des émissions ».

Le NPD promet par ailleurs lui aussi qu’il imposerait un plafond d’émissions de GES à l’industrie des énergies fossiles, dans l’objectif d’atteindre la carboneutralité. « Nous nous engageons à imposer un plafonnement des émissions de carbone en fonction des secteurs de l’économie du pays. Nous pourrons ainsi réduire les émissions de carbone à court terme dans des secteurs névralgiques dans la lutte contre les changements climatiques tels que le pétrole et le gaz en vue de les éliminer complètement d’ici 2050 », a expliqué lundi le chef adjoint du parti et député de Rosemont-La Petite-Patrie, Alexandre Boulerice.

Les conservateurs se présentent quant à eux comme les défenseurs de l’industrie pétrolière et gazière, tout en promettant d’aider les entreprises à réduire « l’intensité » de leurs émissions. Ils comptent également investir un milliard de dollars afin de développer des réacteurs nucléaires qui permettraient de réduire les émissions liées à l’exploitation des sables bitumineux.

Titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau estime qu’il « ne sert presque à rien de rendre le secteur pétrolier et gazier carboneutre pour 2050, parce que ce secteur devra avoir largement disparu d’ici 2050 si nous voulons réussir la carboneutralité ». Il ajoute que l’extraction devrait être encore nécessaire pour des produits comme l’asphalte ou d’autres produits non énergétiques (huiles, plastiques, engrais). Cela imposera de « réduire les émissions de méthane à zéro » et d’« électrifier le forage et l’extraction ».

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