La question de l’urne fixée par Legault ou Trudeau ?

Les chefs du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, du Parti libéral, Justin Trudeau, du Parti conservateur, Erin O'Toole, et du Bloc québécois, Yves-François Blanchet (de gauche à droite; de haut en bas)
Photo: La Presse Canadienne | Montage: Le Devoir Les chefs du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh, du Parti libéral, Justin Trudeau, du Parti conservateur, Erin O'Toole, et du Bloc québécois, Yves-François Blanchet (de gauche à droite; de haut en bas)

Après deux semaines de campagne électorale, le débat politique a surtout été dominé par la crise en Afghanistan. Et force est de constater que la question de l’urne n’a pas encore été fixée. C’est ainsi que François Legault a tenté de l’imposer cette semaine, du moins au Québec, en offrant son appui tacite au Parti conservateur. Ce qui ravit les troupes d’Erin O’Toole, mais qui ne déplaît pas pour autant aux libéraux de Justin Trudeau.

Le premier ministre québécois a raillé à plus d’une reprise, jeudi, le fait que le Nouveau Parti démocratique et le Parti libéral soient les « plus centralisateurs » du lot. Un appel à peine voilé à voter pour un gouvernement conservateur.

François Legault venait ainsi d’aller encore plus loin que ses prédécesseurs, en présentant non seulement ses demandes aux chefs fédéraux — une hausse des transferts en santé et le plein contrôle de l’accueil des réunifications familiales en immigration —, mais en se rangeant même derrière l’un d’eux.

« Aux Québécois : écoutez attentivement les chefs des partis fédéraux. Surtout sur ces deux enjeux », a-t-il en outre lancé, en suggérant aux Québécois de faire de cette question autonomiste celle qu’ils devront se poser au moment de voter.

Cette sortie en faveur d’un gouvernement fédéral qui cesserait de se mêler de champs de compétence québécois n’était peut-être d’ailleurs pas étrangère au propre calendrier électoral du premier ministre caquiste, qui sollicitera lui aussi le vote des nationalistes québécois l’an prochain.

Aux Québécois: écoutez attentivement les chefs des partis fédéraux. Surtout sur ces deux enjeux.

Reste qu’elle a fait plaisir aux conservateurs d’Erin O’Toole, qui se sont réjouis de voir François Legault « crédibiliser l’option conservatrice auprès des nationalistes québécois », observait aussitôt sur Twitter l’ancien conseiller de Stephen Harper, Carl Vallée.

Les libéraux ne s’en sont pas inquiétés pour autant. Au contraire. En coulisse, on aimerait bien que l’enjeu de l’élection devienne justement, comme l’a suggéré M. Legault, un choix à faire entre conservateurs et libéraux. Une lutte que les troupes de Justin Trudeau estiment qu’elles remporteraient, en traçant un contraste évident entre les deux formations. Une course serrée entre le PCC et le PLC pourrait également refroidir certains électeurs néodémocrates, qui se rangeraient derrière Justin Trudeau pour éviter l’élection d’Erin O’Toole, espère-t-on.

Un effet non négligeable

Le sondeur David Coletto doute que la sortie de François Legault transforme la course au Québec. « Mais cela complique la tâche des libéraux », croit cependant le président de la firme Abacus. « Les conservateurs et les bloquistes peuvent tabler là-dessus, à l’approche des débats des chefs. »

D’autant plus que si la course s’avère aussi serrée que le prédisent pour l’instant les sondages, une poignée de sièges de plus ou de moins au Québec pourrait sceller le résultat. M. Coletto rappelle que le Québec rassemble 24 des 100 circonscriptions remportées en 2019 avec une majorité d’au plus 10 %. « Si c’est serré, cela pourrait faire la différence entre qui, de M. O’Toole ou M. Trudeau, remporterait le plus grand nombre de sièges », note-t-il.

Autre sondage intéressant : ce sont les électeurs bloquistes qui semblent les moins intéressés par la campagne actuelle. Seuls 41 % d’entre eux estiment qu’il y a quelque chose d’important en jeu, selon l’Institut Angus Reid.

Le risque qu’ils s’abstiennent de voter — démotivés de surcroît par les propos de François Legault — pourrait avoir des conséquences sur l’issue du scrutin. « Tant pour les libéraux que pour les conservateurs, mais surtout pour ces derniers, car c’est vers eux que les bloquistes ont le plus de chance de se tourner comme deuxième choix », explique la présidente d’Angus Reid, Shachi Kurl.

Un croche-pied aux libéraux

Les propos durs de François Legault à l’endroit des libéraux pouvaient sembler étonnants, après la bonne entente des deux chefs affichée pendant la pandémie et la conclusion d’un accord de 6 milliards de dollars pour les garderies entre les deux gouvernements.

Justin Trudeau a toutefois enchaîné les promesses qui empiètent dans les champs de compétence des provinces : des milliards pour l’embauche de médecins ou pour forcer la hausse des salaires des préposés aux bénéficiaires, ainsi que la promesse de normes nationales — comme le promet le NPD — pour les soins aux aînés.

François Legault pouvait bien alors dénoncer l’ingérence fédérale.

L’avenir dira, cependant, si les électeurs s’en inquiètent autant que lui. Car l’amélioration des soins de santé figure au second rang des préoccupations des électeurs sondés par Angus Reid. Et chez ceux qui placent cet enjeu au premier rang, les libéraux détiennent 11 points d’avance sur leurs rivaux.

La COVID-19 comme enjeu ?

La gestion des suites de la pandémie se classe quant à elle au 4e rang des préoccupations des répondants d’Angus Reid.

Si Justin Trudeau espérait en faire la question de l’urne, en déclenchant la campagne électorale il y a 14 jours, l’enjeu s’est pour l’instant quelque peu effacé. La quatrième vague de COVID-19 prend toutefois de l’ampleur partout au pays. Ce qui pourrait aider les libéraux à reprendre du galon, prédit David Coletto.

Selon les résultats préliminaires d’un sondage que mène encore ces jours-ci Abacus sur le terrain, ce sont les libéraux que les Canadiens préféreraient voir au pouvoir si la pandémie s’aggrave. Les troupes de Justin Trudeau détiennent une avance importante de 15 points devant leurs rivaux sur cette question.

L’écart s’est resserré entre les trois principaux partis fédéraux à l’échelle nationale. À la veille du déclenchement des élections, les sondages donnaient 36 % d’appuis aux libéraux, 29 % aux conservateurs et 19 % aux néodémocrates. Ces intentions de vote sont aujourd’hui à 33 % pour le PLC, à 31,5 % pour le PCC et à 20 % pour le NPD, selon l’agrégateur de sondages de la CBC.

Des chiffres qui s’apparentent aux résultats de l’élection de 2019. « La pandémie avait un peu tout perturbé. On en revient en quelque sorte à la normale d’avant », observe M. Coletto.

Erin O’Toole a réussi à se faire connaître et ainsi à remonter dans les sondages. Il lui faut maintenant convaincre les électeurs d’autres partis de rejoindre son camp. « Nous n’avons pas encore vu les intentions de vote bondir pour le Parti conservateur, remarque Shachi Kurl. C’est plutôt que celles des libéraux se sont un peu dégonflées et que le NPD a pris du galon. »

Justin Trudeau devra quant à lui ne pas trop tarder, s’il souhaite renverser la tendance. L’élection de cette année pourrait se sceller plus tôt que d’habitude, puisque des millions de Canadiens songent à voter par la poste en raison de la pandémie et devront donc se prononcer avant le 20 septembre.

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