La bataille du Québec

Près d’un an et demi après le début d’une crise sanitaire qui a fait voler en éclats sa plateforme électorale de 2019, Justin Trudeau croit bon de soumettre un nouveau plan de gouvernement à l’électorat canadien. Il proposera notamment de donner un coup d’accélérateur à la lutte contre les changements climatiques.
Photo: Gabriel Shakour Getty Images Près d’un an et demi après le début d’une crise sanitaire qui a fait voler en éclats sa plateforme électorale de 2019, Justin Trudeau croit bon de soumettre un nouveau plan de gouvernement à l’électorat canadien. Il proposera notamment de donner un coup d’accélérateur à la lutte contre les changements climatiques.

Les libéraux mettront la gomme pour retrouver le terrain qu’ils ont perdu au Québec au profit des bloquistes en 2019. L’équipe de Justin Trudeau pourrait y arriver — et accroître ses chances de se voir gratifier d’une majorité absolue à la Chambre des communes — selon les dernières projections électorales de 338Canada.

Le chef du Bloc, Yves-François Blanchet, n’y croit pas une seconde. « Je ne vois pas un premier ministre en conquête », a-t-il lancé dans un entretien avec Le Devoir tenu avant le coup d’envoi de la campagne électorale. Pourtant, le modèle statistique de Philippe J. Fournier accréditait le 15 août dernier le Parti libéral du Canada (PLC) de 39 circonscriptions (+4) parmi les 78 circonscriptions fédérales au Québec, le Bloc québécois (BQ), de 27 circonscriptions (-5), le Parti conservateur du Canada (PCC), de 11 circonscriptions (+1), et le Nouveau Parti démocratique (NPD), de 1 circonscription (stable).

Le PLC travaillera à reprendre quelques-unes des circonscriptions lui ayant tourné le dos au profit du Bloc québécois d’Yves-François Blanchet en 2019, à commencer par celles de Shefford et de Longueuil–Saint-Hubert. « Le Bloc fait semblant d’être le seul parti qui peut parler au nom des Québécois, mais en réalité, c’est nous, les libéraux, qui agissions », a déclaré Justin Trudeau, disant être à la tête d’un « gouvernement progressiste et ambitieux ».

Le Parti libéral veillera aussi à préserver les circonscriptions arrachées il y a deux ans au NPD, à l’instar de celle d’Hochelaga. D’ailleurs, Justin Trudeau y avait donné rendez-vous à son homologue québécois François Legault le 5 août dernier pour officialiser une nouvelle « entente asymétrique » Canada-Québec, assortie de 6 milliards de dollars sur 5 ans, née de son engagement à mettre sur pied un « système de services de garde d’enfants de grande qualité » d’un océan à l’autre.

Pour le PLC, la dernière campagne s’était soldée par la perte nette de cinq circonscriptions au Québec (descendant à 35 sièges sur les 78 de la province). Près d’un an et demi après le début d’une crise sanitaire qui a fait voler en éclats sa plateforme électorale de 2019, Justin Trudeau croit bon de soumettre un nouveau plan de gouvernement à l’électorat canadien. Il proposera notamment de donner un coup d’accélérateur à la lutte contre les changements climatiques.

La « machine pétulante » du Bloc

Yves-François Blanchet dissuadera tout au long de la campagne électorale les Québécois de donner les commandes d’un gouvernement majoritaire à l’un ou l’autre des autres chefs fédéraux. « Le Bloc québécois a démontré hors de tout doute qu’un gouvernement minoritaire sert mieux le Québec », a-t-il soutenu lors d’un arrêt dans la brasserie-distillerie Champ Libre, à Mercier. « Les gens vont dire : “Coudonc, Blanchet, il passe-tu sa vie à prendre un coup ?” Je dirais “plus maintenant” », avait-il lancé à la blague aux sympathisants bloquistes s’étant déplacés pour la présentation de leur candidat dans la circonscription de Châteauguay–Lacolle.

Le Bloc fait semblant d’être le seul parti qui peut parler au nom des Québécois, mais en réalité, c’est nous, les libéraux, qui agissions

Châteauguay–Lacolle figure parmi les quelque huit circonscriptions sur lesquelles la « machine […] pétulante » — expression de M. Blanchet — du Bloc mise pour obtenir un « mandat renforcé », de 32 sièges à « autour » de 40 sièges, de la part de l’électorat québécois le 20 septembre prochain. Elle a aussi dans sa mire Hochelaga, Québec, Sherbrooke, Argenteuil–La Petite-Nation, Gaspésie–Les Îles-de-la-Madeleine, Longueuil–Charles-LeMoyne, que le PLC a gagnées par une une faible avance. Le Bloc veut aussi ravir Chicoutimi–Le Fjord, où le conservateur Richard Martel s’est fait élire il ya deux ans grâce à 834 votes de majorité.

Au fil des deux dernières années, le BQ n’a pas hésité à « négocier des gains » — pour les Québécois en général, et pour les travailleurs de l’industrie de l’aluminium, ainsi que les producteurs de lait, de volaille et d’œufs, en particulier — avec le gouvernement Trudeau, fait valoir M. Blanchet. Selon le chef bloquiste, « l’enjeu de qui nous sommes comme nation va être crucial dans cette campagne ».

« Je caresse le rêve quand même qu’on soit dans une campagne électorale qui serait fortement économique », a-t-il ajouté, tout en promettant de défendre le « modèle économique proprement québécois qui n’est pas favorisé par Ottawa ».

Le PCC en champion économique

Pas si vite, dit le Parti conservateur du Canada, qui a pour slogan « Agir pour l’avenir » au Canada, et « Agir pour le Québec »… au Québec. La liste de demandes du premier ministre François Legault trouvera un écho certain dans la plateforme électorale de la formation politique d’Erin O’Toole, prédit-on. Le manifeste du parti renfermera de nouvelles propositions en matière de promotion de la langue française et de la culture québécoise, en plus de contenir le plan de relance économique post-COVID-19 le plus responsable de la capitale fédérale.

« Le plan de Justin Trudeau étouffe la création d’emplois et nuit à la reprise économique du Canada avant même qu’elle n’ait commencé. C’est pourquoi notre pays a besoin du Plan de rétablissement du Canada, notre plan qui garantira des emplois, fera croître l’économie et se traduira par des salaires plus élevés pour les Canadiens », a plaidé M. O’Toole, après avoir pris connaissance de l’effritement du taux de chômage au pays, de 7,8 % en juin à 7,5 % en juillet. « Avec les libéraux, le Bloc et les néodémocrates qui proposent tous des plans économiques risqués, votre seule option pour protéger les emplois et l’avenir économique du Canada est le Parti conservateur du Canada », a-t-il affirmé.

Le hic : le chef conservateur, Erin O’Toole, est déjà donné perdant par les électeurs québécois. Selon le dernier sondage Léger, à peine 12 % de la population du Québec s’attend à ce que le natif de Montréal se voie confier au terme les clés de Rideau Cottage, la maison de style néo-géorgien prêtée actuellement au premier ministre du Canada.

Pire, malgré ses efforts de recentrage du PCC sur les « valeurs québécoises », à peine un Québécois sur dix estime qu’il serait « le meilleur premier ministre du Canada », contre 27 % pour M. Trudeau, 15 % pour M. Singh, 2 % pour le chef du Parti populaire du Canada, Maxime Bernier, et 1 % pour la cheffe du Parti vert du Canada, Annamie Paul.

Progressisme assumé au NPD

Attention, le NPD est en « meilleure position » au Québec que durant la campagne électorale de 2019 — au terme de laquelle tous ses candidats sauf un ont mordu la poussière — a fait valoir son chef, Jagmeet Singh, au début du mois d’août. Il célébrait alors le 60e anniversaire de naissance du parti, non loin de la gare fluviale de Toronto. Une statue de bronze représentant son prédécesseur Jack Layton, chevauchant un vélo tandem tout sourire, se dressait derrière lui, ne manquant pas d’évoquer la « vague orange » qui a déferlé sur la province québécoise il y a 10 ans.

« Au Québec, aucun autre parti d’opposition ne peut pointer une seule victoire qu’il a remportée pour les gens, pour rendre leur vie meilleure », a-t-il dit. Le chef s’est dit notamment fier d’avoir forcé la main au PLQ pour offrir deux semaines de congé de maladie payées pour chaque travailleur. « Ce n’était pas le Bloc ou les conservateurs qui vous ont apporté de l’aide. Quand vous aviez des moments difficiles, les néodémocrates étaient là pour vous », a-t-il ajouté.

Le NPD proposera un programme résolument progressiste cet été à l’électorat par lequel il s’engagera notamment à redistribuer la richesse au pays — par exemple « faire payer les ultrariches » d’une part, et accroître l’accès au logement ou annuler une bonne partie de la dette d’étude d’autre part — et à créer des emplois pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES).

Au Québec, aucun autre parti d’opposition [que le NPD] ne peut pointer une seule victoire qu’il a remportée pour les gens, pour rendre leur vie meilleure

« Ne rêvez pas de petits rêves, il n’est jamais trop tard pour changer le monde avec de l’espoir, de l’amour et de l’optimisme », avait déclaré à ses côtés l’ex-élue néodémocrate — et ancienne compagne et partenaire de vélo de Jack Layton — Olivia Chow. Les militants du NPD feront résonner ce message tout particulièrement auprès des jeunes (18-34 ans), des femmes et des personnes racisées dans les centres urbains, promet-on.

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