Le défi de la cohérence climatique

Un poêle se trouve parmi les restes d’une structure qui a brûlé dans un incendie de forêt sur le territoire de la Première Nation d’Ashcroft, en Colombie-Britannique, en août 2017.
Photo: Darryl Dyck La Presse canadienne Un poêle se trouve parmi les restes d’une structure qui a brûlé dans un incendie de forêt sur le territoire de la Première Nation d’Ashcroft, en Colombie-Britannique, en août 2017.

Malgré la pandémie, le gouvernement Trudeau est parvenu à doter le Canada d’une cible climatique plus ambitieuse, tout en promettant d’atteindre la carboneutralité d’ici 2050. En revanche, Ottawa a aussi maintenu son appui indéfectible au développement des énergies fossiles, une situation qui rappelle que le pays est toujours à la recherche de cohérence climatique, au-delà des discours politiques.

Le hasard a voulu que le plus récent rapport du Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) soit publié à quelques jours du déclenchement de la campagne électorale fédérale. Il risque d’ailleurs d’être cité à plusieurs reprises au cours des prochaines semaines, d’autant plus qu’il est sans équivoque : à moins d’une réduction radicale de nos émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2030, le monde se dirige plus que jamais vers un véritable naufrage climatique aux conséquences désastreuses pour toute la vie sur Terre.

Or, dans le domaine de la réduction des GES, le Canada est toujours très loin du compte. Selon les plus récentes données officielles, les émissions atteignaient 730 millions de tonnes (Mt) en 2019, soit le même niveau qu’en 2006. Le poids lourd du bilan est le secteur de l’exploitation pétrolière et gazière, dont les émissions sont en croissance constante depuis 1990. Même chose pour le secteur des transports, qui suit de près celui de l’extraction d’énergies fossiles, dont le Canada est un chef de file mondial (quatrième producteur de pétrole et de gaz naturel).

Or, pour espérer sauver les meubles et éviter le pire de la catastrophe climatique que la science nous prédit, il faudrait dès maintenant « mettre fin à toute nouvelle prospection et production de combustibles fossiles et réorienter les subventions accordées aux combustibles fossiles vers les énergies renouvelables », insistait cette semaine le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, au moment de la publication du rapport du GIEC.

Réagissant lui aussi au rapport du GIEC, le ministre fédéral de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, a réitéré que le Canada est directement frappé par la crise puisqu’il se réchauffe deux à trois fois plus rapidement que la moyenne mondiale, selon les régions. « Depuis 2015, le Canada prend des mesures climatiques agressives pour éviter les pires répercussions causées par les changements climatiques. Le gouvernement du Canada est déterminé à se fixer constamment des cibles plus ambitieuses au fil des années, conformément aux meilleurs renseignements scientifiques disponibles, afin d’offrir un environnement sain et une économie saine aux prochaines générations », a-t-il ajouté, par voie de communiqué.

La même journée, le ministre responsable du plan climatique fédéral a affirmé que le projet d’expansion du pipeline Trans Mountain, dont la construction coûte plus de 12 milliards de dollars au gouvernement canadien, contribuerait à la réduction des émissions de GES au Canada. « Le Canada doit s’assurer, dans le contexte de cette transition [écologique], d’exploiter ses ressources à leur pleine valeur et d’utiliser cet argent pour avancer dans la réduction des émissions », a-t-il affirmé sur les ondes de la CBC.

Si on y mettait fin, on aurait 10 milliards à investir chaque année la lutte contre la crise climatique

 

Professeure à l’École de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, Annie Chaloux déplore le discours du ministre Wilkinson à propos de ce pipeline, qui transportera chaque année325 millions de barils de pétrole des sables bitumineux. « C’est un argument fallacieux. C’est extrêmement problématique, ça ne tient pas la route et c’est irresponsable de tenir un tel discours. En ce moment, le pays brûle à plusieurs endroits, mais on continue de dire qu’il faut émettre des gaz à effet de serre. »

Elle rappelle du même souffle que le soutien financier aux énergies fossiles, outre le rachat et le financement du projet Trans Mountain, est aujourd’hui aussi élevé que sous le règne des conservateurs de Stephen Harper, soit environ 10 milliards de dollars par année, selon des données compilées par Le Devoir. « Si on y mettait fin, on aurait 10 milliards à investir chaque année la lutte contre la crise climatique », ajoute Mme Chaloux.

Soutien aux fossiles

En plus de ce soutien financier, le gouvernement Trudeau a posé des gestes pour favoriser le développement de l’industrie pétrolière et gazière depuis l’élection de 2019. Dans les premiers mois de la pandémie, il a aboli les évaluations environnementales pour les forages pétroliers exploratoires en milieu marin pour une zone de 735 000 km2 située au large de Terre-Neuve. Il a par la suite autorisé 40 forages dans cette zone, afin d’aider la province à atteindre son objectif de doubler la production pétrolière en milieu marin après 2030.

Ottawa a par ailleurs signé un partenariat énergétique avec l’Allemagne dans lequel le gaz naturel liquéfié (GNL) est présenté comme étant un élément du développement de « l’énergie propre ». Dans le cas du défunt projet de pipeline Keystone XL, le gouvernement fédéral disait aussi l’an dernier que cet oléoduc « cadre avec le plan de lutte contre les changements climatiques du Canada ».

Même si ce langage et les gestes posés par le gouvernement Trudeau soulèvent des critiques chez des scientifiques et les groupes écologistes, rien n’indique qu’il changera si les libéraux sont reportés au pouvoir. « Depuis les élections de 2015, Justin Trudeau a toujours soutenu que développement énergétique et lutte contre les changements climatiques ne s’opposent pas. Une notion peu réaliste, mais qui permet de ménager la chèvre et le chou. Elle a même été acceptée par des ministres aux bona fides écologiques indubitables, comme Catherine McKenna et Steven Guilbeault », fait valoir Nicolas Kenny, professeur à l’Université Simon Fraser, dans la région de Vancouver. « Dans ce contexte, il est difficile de croire que M. Trudeau ne gardera pas cette recette politiquement rentable pour lui. D’autant plus qu’en face, il aura les conservateurs, pour qui les questions de climat sont un véritable boulet. »

Même si elle se montre très critique des « incohérences » du gouvernement canadien dans le domaine climatique, Annie Chaloux rappelle que les libéraux de Justin Trudeau ont fait « des bons coups » depuis qu’ils sont au pouvoir. Malgré la crise de la COVID-19, ils ont présenté la cible de réduction des GES la plus ambitieuse de l’histoire du pays et ont fait adopter un projet de loi qui doit permettre de tracer la voie vers la « carboneutralité » à l’horizon 2050, y compris l’obligation de rehausser périodiquement les cibles climatiques.

Priorités

Dans ce contexte, quelles devraient maintenant être les priorités d’Ottawa pour parvenir à réduire substantiellement les émissions de GES ? Titulaire de la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau voit quatre « grandes priorités » pour le gouvernement fédéral. Il suggère de mettre un terme à l’étalement urbain, en plus de « densifier les zones habitées » et de « prévoir de redonner à la nature des zones utilisées par les humains ».

Il juge aussi nécessaire de « mettre en place des incitatifs financiers et des infrastructures favorisant le transport actif et en commun », dont le transport ferroviaire entre les villes. « Ces incitatifs doivent rendre moins attrayants les véhicules privés individuels. La taxe sur le carbone est d’ailleurs une excellente initiative. Elle doit être accompagnée d’autres éléments, comme une taxe kilométrique modulée selon les usages, le temps et les lieux », explique-t-il.

Des gains substantiels doivent aussi être faits du côté des bâtiments, selon M. Pineau, qui juge possible de réduire de 80 % la consommation d’énergie dans les bâtiments, qui constituent actuellement le troisième secteur en importance pour ce qui est des émissions de GES au Canada. Cette baisse de la consommation permettrait « de se débarrasser du gaz naturel beaucoup plus facilement » au pays, tandis qu’au Québec, elle sera nécessaire pour répondre à la demande croissante liée à l’électrification d’autres secteurs, dont celui des transports.

Enfin, le spécialiste du secteur énergétique estime qu’il sera impératif de réduire « la part des calories de sources animales dans l’alimentation », ce qui permettra notamment de réduire les émissions de méthane (un puissant GES) imputables à la production de viande.

Au-delà des solutions déjà bien connues et documentées pour lutter contre la crise climatique, Annie Chaloux souhaite surtout que le prochain gouvernement canadien ait le courage politique de mettre en œuvre les changements profonds nécessaires pour éviter le pire. « Je l’espère, parce que nous n’avons pas le choix. Et les gouvernements, mais aussi les gros pollueurs, seront tenus responsables de leur inaction. Il n’existe plus de naïveté, surtout après le rapport du GIEC. »



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