Logan Mailloux: entre dénonciation et réhabilitation

«Je pense que le [Canadien] a des explications à offrir aux Montréalais et aux fans à travers le pays», a déclaré M. Trudeau en conférence de presse mardi.
Photo: Christopher Katsarov La Presse canadienne «Je pense que le [Canadien] a des explications à offrir aux Montréalais et aux fans à travers le pays», a déclaré M. Trudeau en conférence de presse mardi.

Le premier ministre Justin Trudeau s’est dit « très déçu » mardi de la décision du Canadien de Montréal de repêcher de Logan Mailloux, condamné en Suède pour avoir partagé une photographie de nature sexuelle d’une femme sans son consentement. Cette affaire alimente également la réflexion sur le pouvoir masculin et le dossier épineux de la réhabilitation.

C’est « une histoire de boys club », tranche l’autrice Martine Delvaux. Selon la militante féministe, « ce sont les propriétaires du club, le gérant, les coachs, les joueurs et les fans, qui sont en très grande majorité des hommes, qui décident de quand et comment on paye quand on a commis une violence sexuelle ».

Ils sont nombreux à avoir exprimé depuis quelques jours leur incompréhension vis-à-vis de la décision du Canadien de repêcher le joueur, qui avait 17 ans au moment des faits. Martine Delvaux estime que les arguments comme l’erreur de jeunesse, ou le fait que d’autres jeunes hommes font la même chose, l’ont emporté.

« Au fond, un sportif peut faire ce qu’il veut, et avoir un salaire et un statut important », dit-elle. Elle y voit une application de la loi d’un « club impénétrable, inébranlable et impuni » cimenté par la camaraderie masculine. Et ce, au détriment des femmes qui portent la blessure de la violence sexuelle.

La question de la réhabilitation

La question de la réhabilitation du joueur de 18 ans est centrale à la discussion. Plusieurs mettent de l’avant le fait que Logan Mailloux avait demandé aux équipes de ne pas le repêcher. « Être repêché dans la LNH est un honneur et un privilège qui ne doit pas être pris à la légère, avait-il écrit sur Twitter. Je ne crois pas avoir démontré assez de maturité pour obtenir ce privilège en 2021 ». Il a par la suite exprimé des remords lors d’une conférence de presse.

Une réhabilitation efficace prend du temps et il est décevant que le Canadien n’ait pas respecté sa volonté, souligne la juge à la retraite Nicole Gibeault, qui a elle-même donné son lot de deuxième et troisième chances lors de sa carrière.

« Il avait bien amorcé sa réhabilitation en disant qu’il n’était pas prêt et en débutant une thérapie. Mais une réhabilitation ne se fait pas en criant lapin. C’est un processus sur le long terme pour trouver d’où vient le problème, l’origine de cette idée qu’il a eue et comprendre la culture autour », dit-elle.

Elle estime que la condamnation, arrivée il y a moins d’un an, est « très grave », que son repêchage est arrivé « trop tôt » et que le joueur a « des choses à mûrir ».

« Je crois en une réhabilitation cartésienne, et il avait débuté de cette façon-là, ajoute-t-elle. Mais quel message on envoie en lui donnant un contrat du Canadien et en disant “on va s’en occuper” ? »

Sur Twitter, l’animateur Bernard Drainville a de son côté plaidé pour une « deuxième chance », comme plusieurs autres. « Sinon ? Le condamner pour la vie pour un crime grave sans possibilité de réhabilitation ? Combien d’autres de 17 ans sommes-nous prêts à condamner pour la vie ? Beaucoup de parents d’ados comprennent à quel point un ado peut être con », a-t-il écrit, en insistant sur le fait qu’il n’y a pas de « vérité absolue » dans ce débat et qu’il comprend la position des personnes qui n’acceptent pas la décision du Canadien.

Le directeur général du Canadien, Marc Bergevin, avait de son côté expliqué aux journalistes cette fin de semaine que l’écart entre Logan Mailloux et le joueur suivant sur la liste du Tricolore était trop important pour l’ignorer. Il croit aussi que le jeune défenseur aurait été repêché de toute façon par une autre équipe si le club ne l’avait pas choisi.

Kharoll-Ann Souffrant, doctorante à l’Université d’Ottawa, estime que cette décision est déconnectée des mouvements sociaux et qu’il faut plutôt envoyer le message que ce type de comportement n’est pas acceptable. Mais elle ne croit pas pour autant que Logan Mailloux devrait être « mis au bûcher ».

Celle qui étudie le mouvement #MoiAussi rappelle qu’il a été initié par une femme noire, Tarana Burke, et qu’il ne s’agit pas d’une mouvance « où on annule des gens ».

« Il faut penser aux auteurs de ces gestes et à des façons de les réhabiliter, mais sans entrer dans le jeu des relations publiques. Il faut vraiment les responsabiliser, et les inclure dans la solution et l’analyse », estime-t-elle. Elle pense que les origines du mouvement ont depuis été oubliées. « Le mouvement #MoiAussi est devenu un mouvement où on annule beaucoup de gens », dit-elle.

« Une erreur de jugement »

Le premier ministre Justin s’est dit de son côté « très déçu » du repêchage de Logan Mailloux par le Canadien de Montréal.

« Je pense que ç’a été une erreur de jugement. Je pense que le club a des explications à offrir aux Montréalais et aux fans à travers le pays », a-t-il déclaré lors d’une conférence de presse, mardi.

Des élus québécois et des organismes ont également manifesté leur déception, notamment Isabelle Charest, ministre responsable de la Condition féminine.

Le Canadien de Montréal n’a pas donné suite aux demandes du Devoir. Selon Martine Delvaux, le club attend que la poussière retombe. « Parce qu’au bout du compte, c’est le compte en banque qui l’emporte », affirme-t-elle.

La logique d’affaire l’a emporté sur la décision personnelle de Logan Mailloux, renchérit Nicole Gibeault. « C’est une décision d’affaires avant tout, c’est clair. Mais ce ne sont pas tous les partisans qui acceptent ce qui s’est passé », analyse-t-elle.

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