Les indices pointant vers des élections cet été

Si des élections n’ont pas lieu cet été, quelque 500 candidats auront été investis pour rien auprès des quatre plus grands partis fédéraux, selon la compilation faite par «Le Devoir».
Photo: Justin Tang La Presse canadienne Si des élections n’ont pas lieu cet été, quelque 500 candidats auront été investis pour rien auprès des quatre plus grands partis fédéraux, selon la compilation faite par «Le Devoir».

Ça sent très fort les élections à Ottawa. En cette fin de session parlementaire tumultueuse, tous les partis se préparent à ce que le mandat minoritaire du gouvernement Trudeau se termine de manière anticipée dans les prochains mois, voire les prochaines semaines, même si aucun d’entre eux n’ose porter l’odieux de déclencher une campagne électorale alors que la COVID-19 n’est pas tout à fait derrière nous.

Comme motif, le gouvernement Trudeau peut invoquer son irritation devant le contexte de gouvernement minoritaire au sein d’un Parlement dysfonctionnel, selon des observateurs. Cela, même s’il a toujours réussi à trouver un parti d’opposition prêt à l’appuyer pour faire adopter ses projets de loi. Le problème : plusieurs d’entre eux sont bloqués dans un embouteillage législatif de dernière minute, alors que le Parlement sonnera la fin de la session mercredi et que l’opposition officielle n’offre que peu de collaboration pour les soumettre au vote.

Que peut faire le gouvernement ? La loi force la tenue des prochaines élections au plus tard le 16 octobre 2023. Or, une campagne électorale peut quand même être déclenchée à tout moment jugé opportun par le premier ministre, qui n’a qu’à demander au gouverneur général de dissoudre le Parlement. Un lundi est alors choisi comme date d’élection, suivant une campagne d’au minimum 37 jours et d’au maximum 51 jours, selon les règles établies en 2018. La mémoire est encore fraîche de l’élection de 2015, où le premier ministre Stephen Harper avait déclenché une très longue campagne électorale estivale de 78 jours, provoquant sa perte.

Le scénario d’une campagne électorale qui serait déclenchée quelque part cet été, d’ici à la date prévue du retour des élus à Ottawa, le 20 septembre, n’est pas du tout farfelu. Voici les principaux indices qui laissent croire que la pause estivale se muera plutôt en campagne électorale.

Des avantages pour le gouvernement

Le gouvernement Trudeau aurait avantage, rationnellement, à tenir des élections le plus tôt possible, dans la mesure où la situation sanitaire le permet, croit la politologue Stéphanie Chouinard. « Une campagne l’été profiterait probablement plus au gouvernement, parce que les gens vont ressentir beaucoup de gratitude vis-à-vis de celui-ci, du fait qu’on revient à la normale [après la pandémie de COVID-19] encore plus rapidement que ce qu’on avait prévu au départ », analyse la professeure adjointe au Collège militaire royal de Kingston. Elle rappelle toutefois que la campagne électorale provinciale de Terre-Neuve-et-Labrador a été perturbée par une hausse soudaine des cas de COVID-19, ce que le fédéral souhaite absolument éviter. Selon les scénarios évoqués par le gouvernement, le seuil de 75 % de la population canadienne vaccinée devrait être atteint cet été, encore plus tôt que prévu.

Jeremy Ghio, ex-stratège libéral et maintenant directeur chez TACT, croit que cet été serait le moment le plus propice aux élections, du point de vue du gouvernement. « Quand tu es stratège, c’est ça que tu regardes : elle est où, ma fenêtre d’opportunité pour aller chercher des gains ? Je vois mal une meilleure fenêtre d’opportunité pour les libéraux que celle de cet été. » De manière philosophique, ajoute-t-il, il serait légitime pour un gouvernement de consulter la population sur la forme que devrait prendre la relance économique post-pandémie. Encore faut-il que les règles sanitaires permettent les grands rassemblements, important atout pour Justin Trudeau en campagne.

À ce titre, toute comparaison avec les campagnes électorales d’avant la pandémie est hasardeuse, met en garde Philippe J. Fournier, professeur de sciences et blogueur spécialisé en analyse des sondages. « Si les libéraux étaient clairement en territoire majoritaire, je pense que tout le monde préparerait ses valises pour le mois d’août ou le mois de septembre », dit-il. Or, ce n’est pas clair du tout. Selon les quatre sondages les plus récents, publiés au cours de la semaine, « le scénario le plus probable est une minorité augmentée pour les libéraux, et ça, je ne pense pas que ce soit un scénario idéal pour ce parti-là. » Selon son analyse, tant le Bloc québécois que le Parti conservateur auraient de la difficulté à remporter plus de sièges si des élections se tenaient dès maintenant. Le Parti libéral pourrait ainsi tenter de grappiller quelques sièges au Québec, en Atlantique ou dans l’Ouest. Son but serait d’obtenir au moins 13 sièges de plus qu’en 2019, pour atteindre le chiffre magique de 170 députés, la majorité au Parlement.

Douze discours d’adieu

Les députés qui ne comptent pas se représenter ont eu l’occasion, mardi, de faire un discours d’adieu devant la Chambre des communes. Si aucune élection n’était déclenchée, ces discours auraient eu lieu bien à l’avance pour souligner la fin de leur mandat, qui ne se termine officiellement pas avant deux autres années.

Il a par exemple été possible d’entendre la députée du Nunavut, Mumilaaq Qaqqaq, exposer le racisme qu’elle a constaté au sein de la Chambre des communes, l’ex-ministre libéral Navdeep Bains critiquer les « lois sur la discrimination » au pays ou encore le député bloquiste Simon Marcil faire des blagues sur « son troisième dernier discours », qui pourrait ne pas être son vrai dernier s’il n’y a pas d’élections.

Quatre projets de loi accélérés

Chaque jour compte pour le gouvernement Trudeau, qui tente de faire adopter in extremis quatre projets de loi prioritaires, quitte à en limiter les débats par des procédures parlementaires. Avec l’aide du Bloc québécois, le bâillon a été adopté pour la loi de mise en œuvre du budget 2021, dont le Sénat a accéléré les procédures pour pouvoir l’examiner plus vite. En plus, le gouvernement a dit souhaiter faire adopter le projet de loi sur la carboneutralité (C-12), celui sur la criminalisation des thérapies de conversion (C-6) et celui, controversé, de la réforme de la Loi sur la radiodiffusion (C-10). Même si les travaux en comité ont été accélérés, avec l’aide du Bloc, la procédure a connu des ratés, si bien que le président de la Chambre des communes a dû annuler mardi plusieurs amendements votés à la va-vite. Tant les bloquistes que les libéraux espèrent toujours faire adopter ce projet de loi à toute vitesse avant l’été, ce qui paraît de jour en jour de plus en plus improbable.

500 candidats investis

Si des élections n’ont pas lieu cet été, quelque 500 candidats auront été investis pour rien auprès des quatre plus grands partis fédéraux, selon la compilation faite par Le Devoir. Dans les dernières semaines, le Parti libéral du Canada a accéléré le recrutement, en enclenchant des mesures spéciales lui permettant de sélectionner des candidats plus rapidement. 161 candidats libéraux sont prêts à se présenter, soit pour près de la moitié des circonscriptions du pays. Un nombre qui n’est dépassé que par les 215 candidats conservateurs déjà nommés. Le NPD a déjà 90 candidats dans la course ; le Bloc québécois, 33. Le Bloc ne se présente toutefois que dans les 78 circonscriptions québécoises.

 

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