Ouellet se défend d'avoir mal agi

«J’ai eu le pressentiment que le gouvernement s’était engagé dans une procédure de congédiement déguisé»
Photo: Agence Reuters «J’ai eu le pressentiment que le gouvernement s’était engagé dans une procédure de congédiement déguisé»

Ottawa — Le p.-d.g. de la Société canadienne des postes, André Ouellet, se défend avec virulence contre les accusations de mauvaise gestion contenues dans de récents rapports de vérification. Du même souffle, il se demande si le gouvernement de Paul Martin n'a pas déjà décidé de le renvoyer.

À la demande de M. Ouellet, le ministre responsable de la société d'État, John McCallum, a rendu publique hier la longue lettre de 18 pages qu'il a reçue en guise de réponse aux conclusions des rapports, dévoilés la semaine dernière.

Les documents alléguaient qu'André Ouellet, qui a été suspendu, a dérogé aux pratiques d'embauche de la société d'État à au moins 80 reprises, qu'il est intervenu dans l'attribution de contrats totalisant 35 millions de dollars et qu'il a omis de fournir les pièces justificatives pour ses dépenses de voyages et d'hébergement, lesquelles ont oscillé entre 127 000 $ et 327 000 $ par année.

D'entrée de jeu, le p.-d.g. s'inquiète de l'impact sur sa carrière de la forte médiatisation de ces constatations «troublantes», pour reprendre les mots du ministre McCallum. «À la lumière des manchettes de plusieurs journaux canadiens, il est évident que ma réputation a déjà subi des torts considérables», se plaint-il.

Puis, en faisant référence à sa suspension avec salaire, imposée en février par Ottawa dans la foulée du scandale des commandites, M. Ouellet se demande si son sort n'est pas déjà scellé. «J'ai eu le pressentiment que le gouvernement s'était engagé dans une procédure de congédiement déguisé», déplore l'ancien ministre libéral.

Il laisse même entendre que le mandat «très restreint» de la vérification, menée par la firme Deloitte & Touche, «pouvait inciter des employés avec toutes sortes de motifs à se manifester» et à s'en prendre à lui. «Ce rapport relié à des questions très spécifiques ne doit pas être considéré hors de son contexte», prévient-il, en notant qu'un autre examen administratif et financier, réalisé en 2003-04 par la même firme, avait donné de bonnes notes à Postes Canada. «Prises isolément, [les dérogations relevées dans les rapports] semblent importantes, mais lorsqu'on les replace dans le contexte des opérations globales de l'entreprise, elles deviennent alors sans conséquence», écrit André Ouellet.

Le p.-d.g. tente donc de relativiser les 83 «embauches spéciales» émanant de son bureau et les centaines de transactions dans lesquelles il serait intervenu en rappelant que la société d'État recrute 16 000 employés par année et traite 500 000 transactions pendant la même période. «Je ne connais aucune compagnie où le p.-d.g. n'a jamais recommandé d'embauche», avance-t-il, en précisant que plusieurs de ses candidats n'ont jamais été engagés et qu'il a lui-même mis fin à la pratique des embauches spéciales en 2002. Si des gestionnaires se sont sentis obligés d'embaucher des personnes qu'il a recommandées, la faute ne lui revient pas, selon lui.

André Ouellet reconnaît aussi qu'il a fait entrer au service des Postes des membres de sa famille, mais il ne voit là qu'une pratique courante.

Quant aux allégations selon lesquelles il a influencé le processus d'approvisionnement, M. Ouellet précise que, s'il l'a fait, «c'était uniquement afin d'assurer que de nouveaux fournisseurs soient invités à soumissionner».

«Je sais qu'à cause de mes interventions, plusieurs nouveaux fournisseurs ont obtenu des contrats permettant ainsi à la société de réaliser des économies», affirme-t-il, en se vantant d'avoir contribué à briser une vieille habitude qui préconisait le renouvellement de contrats déjà existants.

Enfin, au sujet de ses dépenses de voyages et d'accueil, André Ouellet invoque sa bonne foi. «J'ai fonctionné sous un régime où la documentation n'était pas requise», souligne-t-il, en relevant que les ministres fédéraux étaient soumis, jusqu'à tout récemment, aux mêmes règles. «Si les règles ont changé, je suis bien entendu disposé à suivre ces nouvelles règles, mais je crois qu'il est injuste que l'on tente de les appliquer à mon endroit pour des gestes posés dans le passé», dit-il.

M. Ouellet se dit convaincu que ses importantes dépenses de déplacement «ont constitué un bon investissement» compte tenu du bilan récent de Postes Canada et surtout des «profits records» de 253 millions de dollars réalisés en 2003.

«En revanche, monsieur le ministre, la société a été forcée par [le gouvernement] à dépenser, au cours des quatre derniers mois, trois fois plus que le total de mes réclamations de dépenses des huit dernières années, en contrats à fournisseur unique», dénonce-t-il, en faisait allusion à la vérification de Deloitte & Touche et à des mandats octroyés à un cabinet d'avocats.

«J'ai compris que Deloitte & Touche avait un mandat ciblé afin de miner ma crédibilité comme p.-d.g. de Postes Canada», estime un André Ouellet amer mais qui n'a pas perdu espoir de retrouver son poste.

«Puisqu'il y a encore beaucoup de travail à faire, j'ai bien hâte de reprendre mes responsabilités», dit-il à la fin de sa missive au ministre McCallum.

Ce dernier se donne encore quelques jours de réflexion et de consultation avec les fonctionnaires et le cabinet du premier ministre avant de statuer sur l'avenir professionnel du p.-d.g..