Un pas de plus vers le bouclier antimissile

Ottawa — Le gouvernement de Paul Martin a fait un pas de plus hier vers une participation au projet américain de bouclier antimissile.

Le Canada a en effet accepté d'amender son accord avec les États-Unis sur le Commandement de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord

(NORAD) afin que l'organisation binationale puisse contribuer au fonctionnement du controversé projet.

Lors d'un point de presse, le ministre de la Défense, Bill Graham, a expliqué que l'amendement permettrait aux autorités américaines d'avoir accès aux données stratégiques recueillies par le NORAD pour guider le futur bouclier.

M. Graham a soutenu que, sans cette modification, le commandement américano-canadien, qui existe depuis plus de 40 ans, risquait de devenir «désuet». «Cette décision a été prise dans le but de préserver le NORAD», a-t-il déclaré lors d'un point de presse à Ottawa. «Il était clair que les États-Unis avaient l'intention de construire un système parallèle s'ils n'avaient pas pu utiliser le NORAD pour leur défense antimissile, a-t-il précisé. Nous devions prendre cette décision maintenant, sinon les États-Unis auraient commencé à ériger ce système-là, ce qui aurait éventuellement rendu le NORAD obsolète. Or, c'est là une institution extrêmement importante pour la défense de l'Amérique du Nord.»

Même si cette annonce est la deuxième depuis janvier à rapprocher le Canada d'une participation au bouclier antimissile américain, le ministre Graham a assuré que le gouvernement ne prendrait sa décision finale à cet égard qu'à l'automne, après «consultation» des parlementaires de tous les partis. «Cet accord ne préjuge en aucune manière une décision éventuelle de participer dans un système de défense antimissile», a répété le ministre.

Il reste que, même sans participer officiellement au projet, le Canada commencera bientôt à partager avec les États-Unis des renseignements qui serviront au déploiement du bouclier. «Nous partageons déjà de telles informations avec les services secrets des pays alliés», s'est défendu le ministre.

Steven Staples, analyste militaire au Polaris Institute, un organisme d'intérêt public sans but lucratif, n'a pas tardé à qualifier les arguments du ministre de «fous».

«Chaque étape que nous franchissons rend de plus en plus impossible pour le Canada de ne pas prendre part au bouclier», a-t-il estimé.

Alexa McDonough, critique néo-démocrate en matière d'affaires étrangères, a accusé les libéraux d'avoir «trahi» la population en prenant cette décision qui, selon elle, contribuera à l'arsenalisation de l'espace.

«La suggestion de Bill Graham selon laquelle l'avenir du NORAD serait menacé sans [l'inclusion du bouclier antimissile] est dangereuse, trompeuse, même perfide», a affirmé Mme McDonough.

«Où est l'assurance de la part de l'administration Bush que les données provenant du Canada ne serviront pas à l'arsenalisation de l'espace», a demandé M. Staples, en rappelant que, durant la dernière campagne électorale fédérale, le premier ministre Paul Martin s'était opposé à cette idée.

Du côté du Bloc québécois, le député Claude Bachand déplore qu'Ottawa ait modifié l'accord sur le NORAD sans avoir au préalable révisé sa politique de défense, qui date de 10 ans. Il croit toutefois qu'il est encore possible pour le Canada de ne pas participer au bouclier antimissile. Le parti souverainiste réclame d'ailleurs la tenue d'un vote aux Communes sur la question.

Quant aux conservateurs, ils n'ont pas encore décidé s'ils allaient s'opposer ou non à la participation du Canada au projet américain. Le porte-parole du parti en matière de défense, Gordon O'Connor, a cependant admis que l'annonce d'hier laissait croire à une décision favorable d'Ottawa.

Créé en 1958, le NORAD est l'organisation binationale responsable de la défense aérospatiale de l'Amérique du Nord. Le NORAD détecte les attaques d'aéronefs ou de missiles ennemis et prévient les deux gouvernements.

Outre les bloquistes et les néo-démocrates, plusieurs députés libéraux s'opposent au projet de bouclier antimissile, qui prévoit l'installation de lance-missiles sur terre et sur mer afin d'abattre des missiles en perdition ou en provenance de pays dits «voyous».

Ottawa réplique que Washington lancera son projet avec ou sans son appui. Il vaut donc mieux prendre part à sa mise en place et à sa supervision que de demeurer en retrait, avance-t-on.

Les opposants au projet soutiennent qu'il est démesurément coûteux, que son efficacité est loin d'être prouvée à ce jour et qu'il pourrait relancer une course aux armements.