Le fédéral a eu beaucoup de mal à respecter les langues officielles cette année

«La source du problème vient, selon moi, du manque de leadership en langues officielles au sein de nos institutions fédérales», conclut le Commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge.
Photo: Adrian Wyld La Presse canaidienne «La source du problème vient, selon moi, du manque de leadership en langues officielles au sein de nos institutions fédérales», conclut le Commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge.

La pandémie de COVID-19 a révélé de graves problèmes dans le respect du français au gouvernement fédéral, conclut le rapport annuel du Commissaire aux langues officielles déposé mardi. Un problème de culture de travail favorisant l’anglais chez les fonctionnaires a eu pour conséquence de nuire à la prestation de services essentiels en français, comme les communications d’urgence.

« Dans la culture des organisations au sein de la fonction publique, il est clair que ce n’est pas une culture qui est inclusive par rapport à l’utilisation des langues officielles, et très souvent le français devient une langue de traduction », explique le commissaire aux langues officielles, Raymond Théberge, en entrevue au Devoir.

« Quand on a une situation d’urgence, on n’est pas capables de répondre aux Canadiens et aux Canadiennes dans les deux langues officielles. »

Il a constaté que pour l’année 2020-2021, le gouvernement fédéral a de nouveau fracassé son record du nombre de plaintes pour non-respect de la Loi sur les langues officielles, soit 1870 plaintes. Cela représente une hausse significative par rapport à l’année précédente (1361 plaintes), et plus de trois fois plus de plaintes qu’il y a neuf ans (518 plaintes en 2011-2012).

« En fin de compte, c’est la dualité linguistique de notre pays qui ne peut s’exprimer ou s’épanouir dans la fonction publique, ce qui a indéniablement un effet sur la qualité du service offert au public. La source du problème vient, selon moi, du manque de leadership en langues officielles au sein de nos institutions fédérales », conclut le rapport.

L’un des motifs de plainte qui connaît la plus forte augmentation est lié aux exigences linguistiques des postes. Un problème « systémique » est observé par le commissaire quant à l’évaluation inadéquate du niveau de français requis pour pourvoir les postes. Cela fait en sorte que de nombreux fonctionnaires, surtout anglophones, ne possèdent pas les compétences linguistiques pour répondre au public ou encadrer un autre employé dans sa langue.

Des institutions pires que d’autres

« Certaines institutions sont, année après année, l’objet de plusieurs plaintes. Cela fait en sorte qu’on se questionne sur jusqu’à quel point ces institutions fédérales ont réellement intégré les langues officielles au sein de leur organisation », critique M. Théberge.

À défaut d’un volume habituel de passagers durant la pandémie, Air Canada ne fait exceptionnellement pas partie de la liste des cinq sociétés recueillant le plus grand nombre de plaintes cette année. Les pires institutions en matière de respect de la Loi sur les langues officielles sont, pour 2020-2021 : la Défense nationale, Services publics et Approvisionnement Canada, Emploi et Développement social Canada (EDSC), Santé Canada et l’Autorité aéroportuaire du Grand Toronto.

En janvier, un sondage du commissaire a fait état du sentiment d’insécurité linguistique des fonctionnaires fédéraux, nombreux à être mal à l’aise avec le fait d’utiliser le français au bureau. Cela ne semble pas s’être amélioré. « Il est encore gênant, voire risqué, pour les fonctionnaires d’utiliser la langue officielle qui n’est pas prédominante dans un milieu de travail désigné bilingue en 2021 », peut-on lire. En décembre, Le Devoir rapportait que la haute direction d’Affaires mondiales Canada est presque uniquement composée d’anglophones, et ne fait accéder que d’autres anglophones aux postes stratégiques de la diplomatie canadienne.

Gouvernance

Ottawa doit revoir de fond en comble la culture d’organisation de la machine fédérale, ou sa « gouvernance », au moment de faire la refonte promise de la Loi sur les langues officielles, demande le commissaire Raymond Théberge. « On doit se pencher sur la façon dont le gouvernement fonctionne, et la façon dont cette loi peut s’appliquer », tranche-t-il.

La réforme de la Loi sur les langues officielles ne s’est toujours pas concrétisée par un projet de loi du gouvernement Trudeau, mais un « document de réforme » a été déposé par la ministre Mélanie Joly. Déjà, la ministre a indiqué que le projet de loi à venir contiendrait notamment des mesures pour freiner l’érosion du français dans la machine fédérale, comme le rehaussement des exigences linguistiques des fonctionnaires. « Nous sommes déterminés à déposer un projet de loi pour renforcer la Loi sur les langues officielles en 2021 et nous aborderons bientôt plusieurs des défis identifiés par le commissaire », a déclaré son bureau.

Les partis d’opposition trépignent d’impatience de lire le contenu de la réforme promise. « Après deux ans à attendre la réforme de la Loi sur les langues officielles, on peut légitimement se poser des questions quant à la réelle volonté du fédéral de faire évoluer les choses », a commenté Mario Beaulieu, porte-parole du Bloc Québécois en matière de Langues officielles. Le député du NPD Alexandre Boulerice s’est aussi dit « vraiment déçu d’avoir vu juste un document de travail. » Dans un tweet, le député conservateur Alain Rayes a indiqué qu’« il est grand temps que Justin Trudeau et Mélanie Joly posent des gestes concrets pour régler cette situation inacceptable. »

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