YouTube craint plus les effets du projet de loi C-10 que ses abonnés

Plusieurs créateurs consultés ont évoqué les algorithmes de YouTube comme représentant, à l’heure actuelle, une sorte de protocole qu’il convient de maîtriser pour obtenir de la visibilité.
Photo: iStock Plusieurs créateurs consultés ont évoqué les algorithmes de YouTube comme représentant, à l’heure actuelle, une sorte de protocole qu’il convient de maîtriser pour obtenir de la visibilité.

La plateforme de vidéos en ligne YouTube, propriété de Google, est convaincue que la vision de la modernisation de la Loi sur la radiodiffusion du gouvernement Trudeau pose un problème pour ses usagers canadiens. Ces derniers sont moins catégoriques.

Dans une courte déclaration transmise au Devoir, l’entreprise californienne dénonce le projet de loi C-10, qui pourrait, dans sa forme actuelle, mettre en péril selon elle le « principe d’ouverture » sur lequel YouTube est développé. « Nous sommes très préoccupés par les conséquences imprévues de cette loi, en particulier en ce qui concerne l’impact potentiel sur les créateurs de contenu canadien qui utilisent notre plateforme pour atteindre un public mondial et les millions de Canadiens qui utilisent YouTube chaque jour pour se connecter avec le contenu qu’ils veulent », écrit l’entreprise.

L’avis de YouTube reflète dans les grandes lignes celui de l’opposition officielle à Ottawa,selon laquelle ce projet de loi conçu pour réglementer les géants du Web au même titre que les télédiffuseurs canadiens ouvre la porte à un contrôle tyrannique du fédéral sur ce qui est diffusé en ligne. Les conservateurs s’opposent farouchement à ce projet de loi C-10 depuis le retrait en comité parlementaire d’un paragraphe qui précisait que la loi ne s’appliquerait pas aux émissions téléversées sur les médias sociaux. L’objectif était spécifiquement d’assujettir YouTube à la réglementation.

Le gouvernement assure que sa loi ne s’appliquera pas aux simples internautes. Malgré tout, la portée de ce qui pourrait théoriquement être régulé par le Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) est l’objet de nombreuses spéculations dans les médias du Canada anglais. Les sites pornographiques pourraient par exemple être contraints de proposer du contenu canadien, avance le Toronto Star.

Youtubeurs partagés

Les Québécois qui gagnent leur vie avec le contenu qu’ils partagent sur le Web craignent-ils qu’une législation devant augmenter la « découvrabilité » de leur contenu glisse vers la censure ? « Pas du tout », répond l’influenceur Fred Bastien (34 800 abonnés sur YouTube), selon qui un tel projet de loi est attendu depuis des années par les créateurs.

« Moi, personnellement, il y a quelque chose qui me fatigue beaucoup : quand tu passes proche d’une école primaire, on entend des jokes en français de France. Ça, c’est juste parce qu’ils écoutent des vidéos de Français, qui ont une économie du contenu supérieure à la nôtre », avance-t-il.

Coautrice de la chaîne YouTube Gilles pis La p’tite (65 700 abonnés), Olivia Leclerc ne croit pas non plus que sa liberté d’expression soit en péril. « Ça pourrait nous apporter une belle visibilité », analyse la créatrice dont la chaîne ne rapporte pas encore assez pour payer son loyer.

L’intention du gouvernement est toutefois moins claire pour le couple de musiciens formé de David Michaud et Julia Westlin, qui gagne sa vie en se produisant en anglais sur YouTube (554 000 abonnés) à partir de leur résidence de Warwick, dans le Centre-du-Québec. En entrevue au Devoir, M. Michaud souligne « ne jamais avoir reçu de subventions du gouvernement ». Plutôt que de rayonner localement, il vise le succès mondial pour que les sommes des redevances des plateformes deviennent suffisamment importantes.

« Je ne pense pas qu’on changerait ce qu’on fait [si la législation était adoptée], reconnaît le créateur sur le Web.  Mais en même temps, je ne trouve pas ça correct que du contenu soit imposé. Si on va sur Internet, c’est parce qu’on veut découvrir du contenu de façon transparente. On ne veut pas se faire imposer du contenu en pleine face parce qu’on vient du Canada. »

Algorithme

Pour Nabil Lahrech, Montréalais de 26 ans comptant 1,7 million d’abonnés sur YouTube (dont seulement 15 % de Québécois), la législation proposée « reviendrait à changer YouTube ». « L’algorithme se concentre [déjà] sur ce que tu veux consommer. Au final, j’ai l’impression qu’on essaie de réparer quelque chose qui n’est pas brisé. [YouTube] est régi par la communauté, par l’audience, par le mouvement de foule. » Il reconnaît toutefois que le projet de loi ne changerait pas sa façon de faire des vidéos.

Plusieurs créateurs consultés ont évoqué les algorithmes de YouTube comme représentant, à l’heure actuelle, une sorte de protocole qu’il convient de maîtriser pour obtenir de la visibilité. La plateforme est aussi elle-même la cible de nombreuses critiques pour avoir restreint le droit de parole d’usagers. « Au moment où on se parle, les règles d’utilisation de ces plateformes-là sont plus [strictes], plus opaques et plus aléatoires qu’un contrôle gouvernemental sur le contenu », soutient Fred Bastien.

L’étude du projet de loi C-10 avance à pas de tortue en comité parlementaire, faisant craindre sérieusement au gouvernement et au Bloc québécois que le texte passe à la trappe en cas de déclenchement d’élections estivales. La semaine dernière, le Parti conservateur a proposé de réintroduire le chapitre 4.1 effacé précédemment. Une ultime tentative d’exclure YouTube de la portée de la loi, en ne légiférant pas sur le contenu mis en ligne par ses usagers.

 

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