Justin Trudeau vilipendé par les médias anglophones

L’aveu de Justin Trudeau selon lequel le gouvernement du Québec pourrait bien modifier la Constitution à lui seul pour y inscrire la spécificité linguistique de la province en tant que nation n’est pas passé inaperçu au Canada anglais. Loin de là. Éditorialistes et chroniqueurs ont dénoncé en chœur la position du premier ministre canadien, cette semaine, dans les pages des grands quotidiens nationaux.

« Les Québécois anglophones sont à nouveau ciblés — et personne ne vient à leur rescousse », titrait le chroniqueur Andrew Coyne dans les pages du Globe and Mail mercredi.

M. Coyne n’y va pas de main morte. Le projet de loi 96 du gouvernement de François Legault est « une nouvelle loi linguistique draconienne » dont l’objectif « est de harceler et de marginaliser encore davantage la minorité anglophone de la province — au nom, comme toujours, d’assurer la “survie” de sa majorité francophone », déplore-t-il.

« Il fut une époque où ce genre de chose aurait provoqué au moins un murmure d’opposition ici et là, selon le principe que des majorités ne devraient pas exprimer de façon si transparente leur mépris des minorités sur leur territoire. Plus maintenant », déplore Andrew Coyne. « Il n’y a pas de votes [à aller chercher] avec les droits des anglophones. »

Justin Trudeau s’est prononcé pour la première fois mardi sur le projet de loi 96 de la Coalition avenir Québec, qui propose notamment d’ajouter deux articles à la section de la Constitution canadienne portant sur le Québec : que les Québécois forment une nation et que le français y est la seule langue officielle.

De l’avis des juristes du fédéral, « il est parfaitement légitime pour une province de modifier la section de la Constitution qui s’applique précisément à elle », a rapporté M. Trudeau, tout en insistant sur le fait que les droits de la minorité anglophone devraient cependant demeurer protégés. Une position que n’ont pas contestée les chefs du Parti conservateur, Erin O’Toole, et du Nouveau Parti démocratique, Jagmeet Singh.

Un calcul électoraliste dénoncé

L’équipe éditoriale du Toronto Star a elle aussi reproché à Justin Trudeau d’être guidé par de simples visées électoralistes.

« Cela leur donnera peut-être des votes au Québec — ou à tout le moins leur permettra d’éviter d’être accusés de s’opposer à ce qui est présenté comme un “consensus” politique dans la province sur ces enjeux. Mais le Canada mérite un meilleur leadership que cela de la part de son premier ministre et de ceux qui aspirent à ce poste », arguait le Star jeudi.

« Les changements qu’essaie d’imposer Legault ne sont pas que des affaires anodines, et il est loin d’être clair qu’ils n’affecteraient que le Québec. […] Ils pourraient potentiellement affecter tout le pays, et nos chefs fédéraux doivent les étudier attentivement, peu importent les votes qui peuvent être gagnés ou perdus au Québec », éditorialise le quotidien de Toronto.

Le chroniqueur Konrad Yakabuski partage cette analyse dans sa chronique au Globe and Mail. « Disons que le premier ministre Justin Trudeau aurait peut-être eu une réaction bien différente […] s’il n’avait pas été à la tête d’un gouvernement minoritaire qui estime que remporter des sièges au Québec est la clé pour gagner une majorité », écrivait jeudi M. Yakabuski (qui signe aussi une chronique au Devoir).

« Provoquer le Québec aujourd’hui comme aurait pu le faire son père ne ferait pas gagner de nouveaux votes à M. Trudeau au Canada anglais, mais le mettrait en conflit avec M. Legault à la veille d’une élection fédérale. Ça n’arrivera pas », résume le chroniqueur.

François Legault fin stratège

L’éditorial du Globe and Mail titrait quant à lui mercredi que « M. Legault a tendu un piège à M. Trudeau ». Car le projet de loi 96 — dont les mesures proposées sont populaires auprès des Québécois — sera bénéfique pour François Legault en vue des élections provinciales de 2022, qu’Ottawa accepte les changements qui y sont prévus ou non.

La modification de la Constitution canadienne « assurerait son avenir politique pour un avenir prévisible », éditorialise le Globe. « Tout comme si Ottawa ou le reste du Canada essaient d’empêcher ce changement, ou même s’ils le remettent en cause. M. Legault gagne si les changements sont acceptés ; M. Legault gagne si Ottawa s’y oppose. […] Ottawa ne devrait pas céder si rapidement au stratagème de M. Legault sans le contester. »

Chantal Hébert vient cependant démystifier l’idée, que certains au Canada anglais pourraient se faire, qu’il s’agit d’une ruse élaborée de François Legault — un ancien péquiste — pour relancer la ferveur souverainiste des Québécois.

« Comme le sait trop bien le premier ministre, les Québécois qui désirent achever l’héritage constitutionnel de l’ancien premier ministre libéral Robert Bourassa sont plus nombreux que ceux qui souhaitent compléter le rêve de sécession auquel l’ancien premier ministre péquiste Jacques Parizeau a consacré sa vie », écrivait Mme Hébert dans le Toronto Star mercredi.

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