Les réseaux sociaux, un mal nécessaire mais décourageant pour les élus

Les menaces contre les élus canadiens sont parfois telles que plus de 35% des répondants à notre sondage disent avoir porté plainte à la police, dont 15% qui ont dû le faire à plus d'une reprise.
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Les menaces contre les élus canadiens sont parfois telles que plus de 35% des répondants à notre sondage disent avoir porté plainte à la police, dont 15% qui ont dû le faire à plus d'une reprise.

Le répertoire des insultes proférées à l’endroit des élus fédéraux est vaste : « Salope », « Fucking idiot », « Rentre chez toi », « Tu n’es bonne qu’à te faire fourrer ». Ce genre de commentaires, les députés les subissent plusieurs fois par semaine, voire tous les jours. Et certains reçoivent même des menaces de mort. Un climat qui a de quoi en décourager beaucoup de faire le saut en politique fédérale, craignent les principaux concernés.

Le conservateur Alain Rayes a reçu deux menaces de mort lors des campagnes électorales de 2015 et de 2019. Des messages laissés chez ses parents. La Sûreté du Québec a été avertie. « C’était non fondé, mais ça crée du stress, une inquiétude majeure », relate au Devoir le député de Richmond-Arthabaska.

M. Rayes lit beaucoup moins les commentaires laissés par des citoyens sur sa page Facebook. En campagne électorale, il ne les consulte carrément plus du tout. Sa famille non plus. « C’est un moratoire complet, un sevrage pour eux parce qu’il y a trop de choses qui font trop mal dans ce qu’ils vont pouvoir lire. »

 

Le Devoir a invité les 338 députés fédéraux à faire état du climat du débat politique sur les réseaux sociaux. Près du tiers d’entre eux ont accepté de participer à notre sondage — 107 élus, de tous les partis, de façon anonyme ou à visage découvert. Et le constat est frappant.

Plus de 95 % des répondants ont rapporté recevoir des commentaires désobligeants. De ce nombre, 35 % en reçoivent plusieurs fois par semaine et 10 % tous les jours. En revanche, 25 % relatent n’en recevoir qu’à l’occasion. Le problème semble un peu plus fréquent pour les anglophones, dont 40 % affirment être la cible d’internautes intimidants plusieurs fois par semaine et 14 % tous les jours, contre 29 % et 3 % respectivement chez les francophones.

 

Les menaces sont parfois telles que plus de 35 % des élus disent avoir porté plainte à la police, dont 15 % ont dû le faire à plus d’une reprise.

Que réservera la campagne ?

La libérale Soraya Martinez Ferrada appréhende comme M. Rayes la prochaine campagne électorale, attendue cet automne, car c’est lors de la dernière qu’elle a reçu les attaques personnelles les plus virulentes. Ses pancartes électorales ont été perforées de trous de balle au front. Elle s’est fait sommer de « rentrer chez elle », alors qu’elle est arrivée au Canada du Chili à l’âge de 8 ans. Les insultes étaient également misogynes, lui recommandant de s’occuper de ses enfants ou de s’en tenir à se livrer à des actes sexuels.

Depuis son élection, il y a deux ans, la députée d’Hochelaga a même dû prévenir ses enfants adultes d’une menace portée contre eux. « C’est surréel », se souvient-elle. « Tu deviens le bouc émissaire de ce que la personne vit. »

Le ministre de l’Environnement, Jonathan Wilkinson, craint que le climat actuel empreint de « vitriol » ne complique le recrutement de nouveaux candidats ou qu’il dissuade certains collègues de poursuivre leur carrière politique.

« Vu le degré d’animosité et le fait que les gens sont même prêts à impliquer votre famille dans leurs commentaires, il devient de plus en plus difficile de convaincre toute personne sensée que c’est une carrière qu’elle pourrait souhaiter », observe le ministre Wilkinson, en entrevue depuis sa circonscription de Vancouver-Nord.

En tant que ministre de l’Environnement, il en sait quelque chose. Les critiques des mesures climatiques de son gouvernement lui attirent de nombreuses insultes. Des souhaits de le voir être assassiné, aussi, car il est accusé de « ruiner le pays ». Ses enfants ont cessé de consulter ses réseaux sociaux. M. Wilkinson le fait moins, également. « Vous en venez à vous dire : à quoi bon y aller pour lire quelque chose d’injurieux ? »

Une élue libérale, qui a préféré répondre à notre sondage de façon anonyme, rapporte qu’elle évite de publier des photos de sa famille et que, lorsqu’elle le fait, elle s’assure que ce ne soit qu’après coup. « Pour ne pas dévoiler où je me trouve en temps réel. »

La famille du néodémocrate Charlie Angus lui a, quant à elle, demandé de ne jamais parler d’eux et de ne pas publier leurs photos. « Ma famille a été ciblée sur Internet, dans le but de m’intimider. »

La ministre de l’Infrastructure, Catherine McKenna, s’en était remise à se déplacer avec un garde du corps en 2019, après avoir été interpellée dans le stationnement d’un cinéma en compagnie de ses enfants lorsqu’elle était encore responsable de l’Environnement.

Adieu, médias sociaux

La moitié des répondants au sondage du Devoir relatent avoir modifié leur utilisation des réseaux sociaux (48 %), en raison de la quantité et de la virulence des commentaires qui leur sont adressés.

Une députée conservatrice s’est résignée à fermer ses comptes personnels sur Facebook et Twitter. « Je ne regarde plus ma page de députée moi-même, non plus. J’ai peur de dire quoi que ce soit. Je ne publie que des commentaires insipides. »

Plusieurs confient, comme elle, qu’ils laissent le soin à leurs adjoints de modérer leurs réseaux sociaux et d’y filtrer les commentaires. Ceux qui méritent l’attention du député lui sont ensuite transférés. Car la lecture des insultes et des attaques pèse trop.

Heather McPherson, l’unique élue néodémocrate en Alberta, fait partie de ceux-là. « J’essaie de moins regarder les commentaires et je ne m’autorise pas à consulter les réseaux sociaux en soirée. »

Les élues féminines sont plus nombreuses à recevoir des commentaires désobligeants tous les jours (16 % contre 8 %). Les hommes sont cependant plus nombreux à avoir porté plainte plusieurs fois à la police (19 % contre 6 %).

« Compte tenu de la nature toxique des médias sociaux et des campagnes de désinformation, si je n’étais pas une personnalité publique, j’abandonnerais tous les réseaux sociaux », confie l’ancien ministre et député conservateur, Peter Kent.

Plusieurs de ses collègues estiment que Twitter est la plus « toxique » des plateformes. « C’est rempli de trolls », résume l’un des répondants anonymes du sondage.

L’autocensure pour se protéger

Fatigués de subir les foudres des internautes, 71 % des élus avouent qu’ils évitent maintenant de discuter de certains sujets, de peur d’alimenter la colère.

La bloquiste Kristina Michaud s’abstient de publier aussi souvent qu’elle le souhaiterait des nouvelles des communautés autochtones de sa circonscription qui regroupe une partie de la Gaspésie et du Bas-Saint-Laurent. Elle a également cessé de partager les mises à jour des mesures sanitaires imposées par le gouvernement québécois — tout comme quelques autres élus.

D’autres encore évitent de discuter d’immigration, de sujets sociaux, de laïcité ou de souligner certaines fêtes religieuses.

Le néodémocrate Alexandre Boulerice, en revanche, réplique aux internautes en les provoquant encore davantage lorsqu’un sujet suscite de vives réactions. « Je ne vais pas me cacher. »

Kristina Michaud explique qu’elle essaie malgré tout de gérer ses réseaux sociaux pour éviter « le risque de dérapages » et de « désinformation ». « Je n’ai pas envie que ça aille sur ma page, donc je fais attention d’y limiter ce genre de circulation d’information. »

Un mal nécessaire

Or, bien que de nombreux élus se plaignent comme l’un des répondants bloquistes d’avoir « l’impression d’être devenus une cible », 77 % d’entre eux estiment que les médias sociaux demeurent une plateforme de débat utile. Et ce, bien qu’ils jugent à 85 % que le débat s’envenime de plus en plus.

Beaucoup estiment que le ton s’est dégradé depuis l’élection de Donald Trump aux États-Unis. D’autres blâment la pandémie de la dernière année.

Mais le ministre Wilkinson soutient, comme la majorité de ses collègues, que les élus se doivent d’être présents sur les réseaux sociaux pour y communiquer avec leurs commettants. « Si vous ne faites pas partie de la conversation, vous en êtes simplement absents. »

Quelques députés défendent en outre la liberté d’expression. « Il faut éviter de tomber dans la censure », réclame un bloquiste, à l’instar de deux conservateurs.

Alain Rayes nuance enfin en précisant que c’est une minorité d’internautes qui infligent la majorité des commentaires agressifs. Et il fait valoir, comme le ministre Wilkinson, que les médias sociaux sont la principale source d’information pour grand nombre d’électeurs. Plus de 60 % des demandes d’aide reçues par son bureau y sont acheminées… via ces plateformes.

« C’est un mal nécessaire », constate M. Rayes.

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