100 milliards pour que la reprise soit plus juste

Même s’il déçoit les partis d’opposition, le premier budget Freeland dévoilé lundi devrait obtenir assez d’appuis au Parlement pour éviter de voir son plan de relance économique après la COVID-19 de plus de 100 milliards de dollars être recyclé en plateforme électorale dès ce printemps.

« Si la COVID-19 nous a appris quelque chose, c’est que nous sommes tous dans le même bateau. Notre pays ne peut pas prospérer si des centaines de milliers de Canadiens sont laissés pour compte », a déclaré la ministre Freeland, lundi, mettant l’accent sur le caractère progressiste de son tout premier budget en tant que ministre des Finances.

Le document est aussi le premier budget à être déposé par le gouvernement Trudeau en deux ans. Comptant plus de 800 pages et intitulé Une relance axée sur les emplois, le budget fédéral dresse le portrait de finances canadiennes qui récupèrent mieux que prévu après avoir été fortement ébranlées par la pandémie. Y est détaillé un lourd plan de 101,4 milliards de dollars, sur trois ans, destiné à donner un coup de pouce aux laissés pour compte de l’imminente reprise, et qui inclut un programme pancanadien de garderies subventionnées dont l’application au Québec est incertaine. Aucun parti d’opposition n’a été enchanté par le plan proposé.

« Ce budget ne protège pas l’économie, il laisse tomber les Canadiens sans travail et les travailleurs dont le salaire a diminué à cause des confinements », s’est indigné le chef de l’opposition, Erin O’Toole, selon qui le budget s’apparente plus à une préparationélectorale qu’à une véritable reprise. Il aurait préféré y voir une diminution d’impôts pour les familles.

« Cette pandémie a été un enjeu de santé ayant d’abord et avant tout, fait mal à nos aînés, nos parents et nos grands-parents. Tout ce que le budget ne contient pas, ce sont les transferts en santé. Il n’y en a pas moins, il n’y en a pas ! » a renchéri le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet. Tout en se disant d’accord sur l’injection de milliards dans l’économie, il a mis les libéraux au défi de modifier des passages du budget en échange de son appui.

Puisqu’en situation minoritaire, le gouvernement Trudeau pourrait être défait si aucun parti d’opposition ne l’appuie. Scénario plutôt improbable, puisque le NPD a rappelé lundi ne pas vouloir plonger le pays en campagne électorale étant donné la situation sanitaire. Son chef, Jagmeet Singh, aurait toutefois voulu voir dans ce budget plus de nouveaux revenus auprès des ultra-riches. « La grande question est : qui va payer la facture pour la pandémie ? Le gouvernement Trudeau dit que ce n’est pas aux plus riches de faire leur juste part. »

Aides jusqu’à l’automne

Le budget 2021 prévoit un déficit de près de 155 milliards de dollars cette année. Il s’agit d’un montant bien moindre que le déficit de l’an dernier (354 milliards). Le solde budgétaire devrait ainsi s’améliorer chaque année, suivant la reprise économique du pays, pour atteindre un déficit d’une trentaine de milliards pour 2025-2026, se rapprochant de la situation d’avant la pandémie. Aucune date n’est prévue pour le retour à l’équilibre budgétaire.

À court terme, le fédéral financera l’aide directe apportée à ceux qui ont été le plus touchés par l’entrée en scène du coronavirus. Les citoyens qui se sont maintenus la tête hors de l’eau grâce à la Prestation canadienne d’urgence (PCU), devenue Prestation canadienne de la relance économique (PCRE), pourront continuer de la toucher jusqu’en septembre. Le montant diminuera toutefois à 300 $ par semaine cet été. Pour les entreprises, la subvention salariale d’urgence continuera également jusqu’à l’automne. Un programme d’embauche pour la relance économique du Canada sera lancé en parallèle cet été pour arrimer tout le monde à la reprise de l’économie.

Autrement, le budget est présenté comme un vaste chantier social où le gouvernement fédéral tente de réparer des injustices que la situation sanitaire a révélées. Le tout est inclus dans un plan de relance économique qui coûtera 49,3 milliards cette année, 28,3 milliards l’année prochaine et 23,8 milliards la suivante.


Graphique en barres de la facture prévue de la COVID-19 au fédéral (en milliards de dollars), par programme d'aide.

Le gouvernement Trudeau prévoit de mettre en place un nouveau réseau de garde d’enfants conçu pour alléger la facture des parents canadiens, sauf ceux du Québec, où les prix sont déjà bas. Près de 30 milliards de dollars sont consacrés à ce programme expressément inspiré du réseau québécois des CPE. Une « entente asymétrique » doit encore être conclue avant de connaître comment le Québec pourrait être compensé. Tous les partis d’opposition ont répété que, de leur avis, une compensation doit être offerte au Québec sans condition. La ministre Freeland ne s’y est pas engagée, évoquant des discussions bilatérales à venir.

Ce budget ne protège pas l’économie, il laisse tomber les Canadiens sans travail et les travailleurs dont le salaire a diminué à cause des confinements

Le budget offre de l’aide aux travailleurs de secteurs spécifiquement touchés par la pandémie de COVID-19, comme les arts, la culture, le sport ou encore le tourisme (au total de 1,9 milliard sur 5 ans). Il promet de rendre admissible un million de travailleurs à faibles revenus de plus à l’Allocation canadienne pour les travailleurs, au coût de 8,9 milliards sur 5 ans. Pour les aînés, les prestations de la Sécurité de la vieillesse seront bonifiées dès 2022 de 10 %, ou 766 $ par an, à partir de l’âge de 75 ans, avec un premier chèque orphelin de 500 $ prévu pour août 2021 (le tout pour 12 milliards sur 5 ans). Le Bloc québécois souhaite déposer un amendement pour bonifier ces prestations à partir de 65 ans.

Mesures sociales

Parmi les autres mesures sociales, Ottawa prévoit, sur cinq ans, 10 milliards de dollars pour améliorer l’inclusivité, comme de lutter contre le racisme systémique, 17,6 milliards dans une relance verte, ou encore près de 18 milliards pour aider à la réconciliation avec les Autochtones. 35 000 logements abordables doivent être construits ou réparés avec 2,5 milliards d’argent frais et la réaffectation de 1,3 milliard inutilisé. Les prestations de maladie de l’assurance-emploi passent de 15 à 26 semaines, et un salaire minimum à 15 $ sera instauré pour les travailleurs sous juridiction fédérale.

La ministre Freeland s’est préparée à répondre aux critiques selon lesquelles le gouvernement fédéral met trop de milliards sur la table pour une reprise économique qui devrait avoir lieu de toute façon. « Le plus grand danger aujourd’hui est de ne pas investir dans une forte reprise de la récession de la COVID-19 […] On a vu en 2009 qu’une longue reprise économique a laissé beaucoup de gens sans travail, pour longtemps », a-t-elle fait valoir. Elle ajoute que le gouvernement fédéral a actuellement une bonne capacité de crédit à faible coût.

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