Le parlement fédéral uni derrière le français à l’Université Laurentienne

L'Université Laurentienne de Sudbury s’est placée sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies depuis le 1er février dernier.
Photo: Page Facebook de l'Université Laurentienne L'Université Laurentienne de Sudbury s’est placée sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies depuis le 1er février dernier.

La Chambre des communes a adopté une motion unanime pour s’inquiéter de la disparition de 28 programmes de langue française à l’Université Laurentienne de Sudbury, dans le nord-ouest de l’Ontario.

Le libellé de la motion déposée par le bloquiste Mario Beaulieu prévoit que les députés réitèrent leur « solidarité à l’égard de la communauté franco-ontarienne » et rappellent « le rôle primordial de l’éducation supérieure en français pour la vitalité des communautés franco-canadiennes et acadiennes ».

Croulant sous les dettes, l’institution s’est placée sous la protection de la Loi sur les arrangements avec les créanciers des compagnies le 1er février dernier. L’université bilingue a ensuite confirmé lundi abolir le tiers de ses programmes. Une centaine de postes de professeurs ont ainsi été éliminés dans le cadre de cette « restructuration » décidée en secret, sans aucun débat public, et qui doit être entérinée par un juge.

Dans la journée de mardi, le premier ministre Justin Trudeau a laissé entendre qu’il pourrait aider financièrement l’institution si la demande lui était faite. « Le gouvernement fédéral sera là pour aider. Mais c’est au provincial d’établir la marche à suivre », a-t-il dit en conférence de presse.

Sa ministre des Langues officielles, Mélanie Joly, a aussi pressé le gouvernement de Doug Ford d’agir. « Nous attendons avec impatience de l’information de la part du gouvernement provincial dans le dossier de l’Université Laurentienne », a-t-elle écrit sur Twitter. « Il faut y voir plus clair et le temps presse. »

« C’est complètement injuste. C’est inacceptable », a réagi le chef du NPD Jagmeet Singh. « C’est un moment pour le gouvernement fédéral d’agir. On a déjà proposé que le gouvernement fédéral doive jouer un rôle. On ne peut pas laisser tous ces programmes êtres abolis. » Le parti propose que le fédéral « finance adéquatement » la conversion de l’Université de Sudbury, l’autre université bilingue de la ville, en « institution d’enseignement francophone autonome ».

Les conservateurs, faisant également fi du fait que l’éducation est de compétence provinciale, ont pointé du doigt le gouvernement fédéral. Sur Twitter, le député Alain Rayes a écrit que la ministre Joly, selon lui, a laissé « traîner en longueur un dossier dans lequel elle a toute la légitimité d’agir ».

« On se rappelle quand même que le gouvernement fédéral de M. Trudeau a exercé des pressions plusieurs fois auprès d’institutions ontariennes pour favoriser notamment l’apparition d’une université francophone », a déclaré pour sa part le chef du Bloc Québécois, Yves-François Blanchet. « Alors je présume que le gouvernement fédéral peut encore prendre son téléphone afin de démontrer qu’il y a quand même un attachement réel à l’enjeu de la préservation d’un enseignement en français »

La ministre ontarienne des Affaires francophones, Caroline Mulroney, se fait avare de commentaire, prétextant que le dossier se trouve devant les tribunaux. Par courriel, sa porte-parole Natasha Tremblay a qualifié ces coupures de « très préoccupant et regrettables », avant de défendre le financement de son gouvernement.

« Proportionnellement, nous fournissions beaucoup plus de fonds à l’Université Laurentienne qu’aux autres établissements. Les subventions fournies par le ministère des Collèges et Universités représentaient plus de 40 % du revenu total de la Laurentienne en 2019-20, comparativement à une moyenne de 23 % pour l’ensemble du secteur des universités. »

« La guillotine est tombée »

Les associations francophones canadiennes s’insurgent contre cette attaque envers leur institution. « Les francophones de l’Ontario se retrouvent avec une université sans âme et sans langue », se scandalise la Fédération des communautés francophones et acadiennes.

« Il y avait une érosion déjà entamée depuis plusieurs années de la programmation en français. On est arrivé à un point où la guillotine est tombée », se désole le président de l’Assemblée de la francophonie de l’Ontario, Carol Jolin. « Regardons les personnes qui prennent les décisions. Le conseil des gouverneurs de l’Université Laurentienne était à très grande majorité anglophone. Dans le passé, partout où on a vu que c’était majoritairement des anglophones qui prenaient des décisions pour les francophones, ça n’a pas fonctionné. Ce n’est pas de mauvaise volonté, mais il faut pouvoir comprendre vraiment le milieu francophone. »

Le recteur de l’Université Laurentienne explique avoir aboli ces programmes car le taux d’inscription y était « faible, voire nul depuis quelques années ». Or, la direction est elle-même responsable de cette désaffection, proteste Denis Constantineau, porte-parole de la Coalition nord-ontarienne pour une université francophone. « Ça fait des années qu’ils ont arrêté d’investir dans les programmes en français. Ils ne remplacent pas les professeurs et après on dit que les étudiants ne viennent pas ! »

« Ce qui fait le plus mal, c’est que la communauté se sent abandonnée par l’Université Laurentienne » , renchérit-il. « C’est une Université qui se dit bilingue, mais qui ferme son département d’études françaises. C’est une université qui n’a plus de cours d’histoire, de sciences politiques ou de programme de sages-femmes en français. »

Qui plus est, cette perte d’expertise nuira à d’autres pans de la société francophone du nord de l’Ontario. Par exemple, la formation des enseignants pour l’équivalent du secondaire n’y existe plus, note M. Constantineau. « Les gens vont devoir aller ailleurs. »

La porte-parole de la ministre Caroline Mulroney mentionne par ailleurs que la communauté pourra compter dès septembre sur une nouvelle université uniquement francophone pour assurer sa vitalité, soit « l’Université de l’Ontario français, la première université de langue française de l’Ontario gérée par et pour les francophones ».

Le hic, réplique Denis Constantineau, c’est que cette université se trouve à Toronto. « C’est comme dire à quelqu’un à Gatineau qu’il y a toujours l’Université du Québec à Trois-Rivières. On est à 4 h de Toronto. »

À son avis, la solution viendra lorsque la région de Sudbury aura son université entièrement française. Le fédéral devrait aussi exiger une reddition de comptes lors des transferts d’argent destinés à l’éducation. « Les problèmes de la Laurentienne sont des problèmes financiers. Il va falloir que le fédéral et le provincial se parlent et qu’ils mettent de l’argent sur la table pour donner accès à de l’enseignement universitaire en français. En bon français, ça va prendre du cash. »

Avec La Presse canadienne

À voir en vidéo