Que reste-t-il de la vague orange de Jack Layton?

Jack Layton dans un bar près du Centre Belle lors d'un match des séries éliminatoires opposant le Canadien aux Bruins de Boston. La scène avait fait la une de l'édition du «Devoir» du 15 avril 2011.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jack Layton dans un bar près du Centre Belle lors d'un match des séries éliminatoires opposant le Canadien aux Bruins de Boston. La scène avait fait la une de l'édition du «Devoir» du 15 avril 2011.

Il y a 10 ans, le vent tournait en faveur du Nouveau Parti démocratique (NPD) de Jack Layton. Il devenait évident, pour son équipe, qu’un raz-de-marée néodémocrate était sur le point de déferler sur le Québec. Une décennie plus tard, des stratèges, conseillers politiques et élus de la « vague orange » restent partagés sur la signification du legs de ce moment historique. Tous conviennent d’une chose : il incombe maintenant au chef actuel du parti, Jagmeet Singh, de rebâtir une telle recette gagnante.

« C’est à ce moment que j’ai su que c’était réel. » Brad Lavigne se souviendra toujours du 20 avril 2011. Dans son bureau de directeur national de la campagne néodémocrate, il a aperçu au travers du mur vitré son adjoint, au téléphone, gribouiller quelques chiffres sur un bout de papier. Celui-ci s’est dépêché de presser le message avec enthousiasme contre la vitre. Il avait obtenu les chiffres : 36 % au Québec. Le lendemain, le journal La Presse publiait les résultats de ce sondage CROP, qui plaçait pour une première fois de l’histoire le NPD en tête dans les intentions de vote au Québec, devant même le Bloc québécois.

Parmi la demi-douzaine d’anciens responsables du parti ou de candidats néodémocrates consultés par Le Devoir, tous se souviennent précisément du moment où ils ont compris que le Québec allait virer à l’orange, quelque part en avril 2011. Selon Karl Bélanger, qui était à l’époque l’attaché de presse du chef, c’est la performance de Jack Layton à l’émission Tout le monde en parle qui aurait scellé le destin de cette élection historique. « Certains sondeurs ne croyaient pas leurs propres chiffres au Québec, et sous-estimaient le nombre de sièges qu’on pouvait remporter. Ils sous-estimaient l’appui au NPD », se souvient-il.

Le début de campagne a pourtant été difficile. Le chef, peu connu du grand public, était en convalescence d’un cancer et se déplaçait difficilement, à l’aide d’une canne. Le parti n’avait jamais eu de succès au Québec, n’y avait aucune racine, et se serait satisfait de l’élection d’une demi-douzaine de députés dans la province. Pourtant, quelque chose s’est produit entre Jack Layton et l’électorat québécois durant les semaines précédant le scrutin du 2 mai, où il a fait élire 59 députés néodémocrates aux Communes, plus des trois quarts des 75 circonscriptions fédérales du Québec. En plus d’une conjoncture favorable, les stratèges néodémocrates expliquent cette victoire par l’aboutissement d’un plan élaboré sur mesure pour séduire le Québec.

La recette de la victoire

Vêtu d’un chandail du Canadien de Montréal, Jack Layton était visiblement heureux de tendre un pichet de bière aux amateurs de hockey réunis dans un bar près du Centre Bell pour regarder le premier match des séries éliminatoires contre les Bruins de Boston. La scène a été immortalisée par le photographe Jacques Nadeau à la une du Devoir, le 15 avril 2011. C’est à ce moment que le porte-parole de la campagne néodémocrate au Québec, Marc-André Viau, a compris que quelque chose d’inhabituel était en train de se produire.

« On se disait : on n’est pas le parti qui a le plus grand nombre de députés. Mais on est le parti qui a le plus de fun. C’était l’attitude de Jack », se souvient M. Viau, qui précise toutefois que la personnalité attachante du chef ne peut expliquer à elle seule la vague orange. « Le plan, l’objectif de gagner au Québec était là depuis longtemps. Et on s’est donné les moyens de le faire, avec la construction d’un message, d’une organisation politique sur le terrain. »

Plusieurs années avant la campagne de 2011, le parti avait lancé un chantier visant à former le gouvernement, ce qui passait invariablement par une percée au Québec. L’opération était surnommée « The Project » (« le projet »), et avait notamment pour but d’investir temps et argent dans la province francophone afin de courtiser les électeurs du Bloc québécois. Le calcul est simple, raconte Brad Lavigne : « Vous ne pouvez pas former un gouvernement progressiste sans une part importante du caucus qui vient du Québec. C’est mathématique. »

En 2005, le NPD a choisi de reconnaître une majorité à 50 % +1 lors d’un éventuel référendum au Québec. Puis, le recrutement de l’ex-ministre du gouvernement Charest Thomas Mulcair a réussi à faire tourner à l’orange Outremont lors d’une élection partielle en 2007. Durant la campagne de 2011, le mot d’ordre était de ne pas attaquer le Bloc québécois, mais plutôt de suggérer qu’il existait un autre parti, capable, lui, de former un gouvernement. Une proposition qui a fait mouche.

Ce qu’il en reste

Autant la vague orange est l’œuvre de Jack Layton, autant son décès tragique survenu peu après, le 22 août 2011, a marqué le début d’une lente descente du parti, qui n’a toujours pas fait pleinement son deuil. « Ça n’a pas été facile [après] la vague orange, pour plusieurs raisons. En partant, avec le décès de Jack, quelques mois à peine après l’élection, et avec un départ quand même assez difficile dans l’opposition officielle », convient Rosane Doré Lefebvre.

Il y a une décennie, la candidate d’alors 25 ans a vu le vent tourner en sa faveur dans sa circonscription d’Alfred-Pellan, à Laval, à la surprise générale. Élue de la vague orange, elle a été défaite après un seul mandat, les électeurs de sa circonscription, comme un peu partout au Québec, ayant alors opté pour les « voies ensoleillées » de Justin Trudeau. La défaite a aussi eu raison de son nouveau chef, Thomas Mulcair, remplacé par Jagmeet Singh en 2017. Selon Mme Doré Lefebvre, le principal legs de la vague orange consiste en une organisation néodémocrate plus forte, et une base électorale plus nombreuse.

« En 2011, on a vu que c’était possible, et en 2015 on y a vraiment cru », soutient celle qui brigue maintenant la vice-présidence du parti. D’ex-employés politiques ont vu dans la vague orange une première fois où le comportement électoral québécois a dévié de son habitude. Le NPD aurait montré que le vote nationaliste de gauche n’est plus acquis au Bloc québécois, pas plus que son pendant fédéraliste au Parti libéral. « Sans la vague orange, il n’y aurait pas eu la CAQ », va même jusqu’à dire Marc-André Viau, qui y voit pareille preuve que d’autres avenues sont maintenant explorées.

« On était aux portes du pouvoir, puis on a dégringolé », résume Farouk Karim, stratège du parti arrivé sous Thomas Mulcair. Selon lui, « ce qu’il reste de la vague orange, ce n’est pas grand-chose », ne serait-ce qu’un seuil « d’environ 10 % » d’électeurs québécois toujours fidèles, et un seul député : Alexandre Boulerice.

La question identitaire

Joint dans sa circonscription de Rosemont, le seul survivant de la vague orange au Québec à encore siéger à la Chambre des communes admet être dans une démarche de « reconstruire » le NPD dans la province, en ciblant une poignée de circonscriptions, essentiellement urbaines et détenues surtout par des libéraux. Pour convaincre les électeurs, le NPD fait valoir qu’il a réussi à arracher des gains au gouvernement, comme d’avoir élargi l’accès à la Prestation canadienne d’urgence (PCU) de 2000 $ par mois.

« Très franchement, je ne pense pas qu’on va atteindre 50 députés dans deux mois ou dans six mois. La vague orange est partie d’une circonscription ; on va essayer de refaire une vaguelette orange à partir d’une circonscription, mais en ciblant celles où on a des électeurs progressistes », explique Alexandre Boulerice.

Même si Jagmeet Singh est plus connu que Jack Layton à ses débuts comme chef, selon M. Boulerice, l’élection du politicien portant le turban sikh en plein débat sur la laïcité de l’État au Québec aurait pu survenir « à un meilleur timing ». Deux ex-employés du NPD, dont l’emploi actuel ne leur permet pas de commenter publiquement les orientations du parti, sentent que ses positions sur le plan identitaire ont fait mal à ses chances de succès au Québec. Jagmeet Singh s’est par exemple personnellement opposé à la loi 21 sur la laïcité de l’État au Québec.

« Toute sa vie, les gens lui ont dit [à Jagmeet Singh] qu’il n’y arriverait pas. Il a appris lui-même le français. De plus en plus, M. Singh est le visage du Canada, une réflexion de ce qui constitue ce pays », tempère Brad Lavigne, optimiste. Résolu à des calculs stratégiques pour faire des gains au Québec, pourtant « le seul chemin vers la victoire », le NPD est engagé dans une course contre la montre pour mettre à jour sa fameuse recette, celle qui lui a donné la vague orange.

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