Le conseil des ministres de Paul Martin - Négocier pour survivre

Paul Martin: un jeu d’incessantes négociations.
Photo: Agence Reuters Paul Martin: un jeu d’incessantes négociations.

Le conseil des ministres assermenté mardi ne devra sa survie qu'à un mot clé: la négociation. Il y aura certes les négociations avec les partis d'opposition, d'autant plus compliquées qu'aucun ne détient la balance du pouvoir. Les principales promesses libérales, qui s'aventurent toutes dans les champs de compétence des provinces, commanderont aussi leur lot de tractations. Négociations aussi au sein même du parti, où plusieurs fidèles de Paul Martin ont été laissés de côté au profit de nouvelles étoiles.

«Connais ton ennemi et connais-toi toi-même; eussiez-vous cent guerres à soutenir, cent fois vous serez victorieux.» Cette maxime, tirée de l'Art de la guerre, de Sun Tzu, semble avoir en partie inspiré le premier ministre, qui s'est assuré que des transfuges des trois autres partis siègent au conseil des ministres.

Le néo-démocrate provincial — qui a présidé aux destinées de la Colombie-Britannique pendant 15 mois — Ujjal Dosanjh au poste clé de la Santé, le transfuge conservateur Scott Brison aux Travaux publics, qui donnera la réplique sur le scandale des commandites, et l'ancien bloquiste Jean Lapierre aux Transports connaissent bien les adversaires et les alliés circonstanciels de l'autre côté de la Chambre.

«C'est fascinant. Cela a fait enrager les conservateurs et les néo-démocrates. C'est très sage de la part de Paul Martin», observe John Trent, professeur de l'université d'Ottawa maintenant à la retraite.

L'universitaire a l'impression que le premier ministre joue un double jeu. «D'un côté, il dit qu'il est prêt à coopérer avec les autres partis, mais de l'autre côté, il lance le message suivant: "On n'est pas faibles, nous, vous ne pouvez pas nous pousser trop loin. Si vous nous renversez, vous attirerez le malheur sur vous".»

Dans ce jeu d'incessantes négociations, le rôle crucial de leader parlementaire est confié à un homme de confiance de Paul Martin, mais néophyte en la matière: Tony Valeri, qui a battu Sheila Copps à l'investiture et a été brièvement ministre des Transports. «C'est une nomination surprenante. Il ne pourra s'exprimer en français pour négocier avec le Bloc. On peut se demander pourquoi on l'a mis là», s'interroge le politologue François-Pierre Gingras, de l'université d'Ottawa, qui juge néanmoins que le conseil des ministres est assez bien équilibré.

«Il y a davantage lieu de s'inquiéter de son manque d'expérience que de son unilinguisme», croit pour sa part le professeur de sciences politiques à l'Université de Montréal, Louis Massicotte, qui l'invite à communiquer avec le leader parlementaire sous Pierre Elliott Trudeau, Allan MacEachen, un tacticien modèle. Au Bloc québécois, on ne s'insurge pas outre mesure de devoir négocier dans la langue de Shakespeare, jugeant que son unilinguisme désavantage M. Valeri.

Cette nomination fait dire à des observateurs qu'il ne s'agit pas d'un conseil des ministres typique d'un gouvernement minoritaire. La nomination de Ralph Goodale à ce poste aurait envoyé un message plus fort, le ministre des Finances étant considéré comme un poids lourd. Mais son poste aux Finances est lui aussi névralgique pour la survie du gouvernement minoritaire, le budget étant un des moments de vérité.

Des néophytes sur la sellette

Dans une ultime tentative pour présenter un produit «nouveau et amélioré», Paul Martin a confié ses engagements électoraux sur la santé, les services de garde et le financement des municipalités à trois nouveaux venus au cabinet. Ujjal Dosanjh, à la Santé, Ken Dryden, au Développement social (les services de garde), et John Godfrey, aux Infrastructures et collectivités, devront tous s'asseoir avec les provinces.

«C'est là que Paul Martin a pris le plus grand risque. Il y a vu une bonne occasion de mettre en relief le visage nouveau du parti», fait valoir Louis Massicotte.

Politologue à l'université de la Colombie-Britannique, Gerald Baier constate que Paul Martin fait monter ses étoiles beaucoup plus rapidement que Jean Chrétien. En 2000, l'ancien premier ministre avait confié un simple poste de secrétaire parlementaire à John McCallum, ancien économiste en chef et premier vice-président de la Banque royale du Canada. Sommité dans son domaine, M. McCallum n'accédera au conseil des ministres que deux ans plus tard (à la Défense).

L'universitaire de la Colombie-Britannique estime que Martin a pris un pari risqué en nommant Ujjal Dosanjh à la Santé, rappelant qu'il a été à la barre du gouvernement de la Colombie-Britannique seulement quelques mois avant de subir une sévère défaite électorale. «Il n'est pas connu comme libéral. Cela laisse croire que Martin va prendre lui-même l'initiative du dossier», avance M. Baier.

Louis Massicotte tempère cette opinion: «Dosanjh a été un ministre de la Justice efficace en Colombie-Britannique. On ne peut pas lui tenir rigueur de la défaite électorale du NPD.»

Avec les velléités de privatisation de Ralph Klein et l'opposition du Québec à des normes nationales, c'est certainement M. Dosanjh qui hérite du mandat le plus ardu. «Comme ancien premier ministre provincial, il jouit peut-être d'un certain capital de sympathie dans les provinces, mais il ne faut pas trop espérer», affirme François-Pierre Gingras.

L'autre vedette, l'ex-président des Maple Leafs, Ken Dryden, devrait avoir la partie un peu plus facile. «La barre est moins haute, il y a moins matière à conflit. Il n'y a pas un premier ministre provincial qui va perdre une élection sur les garderies», pense Gerald Baier.

Il croit que les négociations risquent d'être plus serrées au sujet du financement des municipalités. «Cela pourrait facilement contrarier les provinces, susceptibles d'aborder le dossier de façon cynique en réduisant leur financement aux municipalités à la mesure de l'investissement fédéral.»

Le rôle de Lucienne Robillard aux Affaires intergouvernementales s'avère quelque peu nébuleux. D'aucuns lui prédisent un programme chargé pour épauler ses confrères, alors que d'autres pensent que les ficelles seront surtout attachées par les ministres sectoriels.

Les écueils possibles

Si les Dosanjh, Dryden, Godfrey, Robillard, Goodale de même que Bill Graham (avec le bouclier antimissile) ont du pain sur la planche, les autres risquent d'être en attente dans un gouvernement minoritaire, à tout le moins en ce qui concerne le menu législatif. «Ils ne peuvent pas prendre de risque avec des lois de moindre importance. Les autres ministres vont être en attente, alors qu'ils aiment habituellement montrer qu'ils amènent de nouvelles idées et font bouger la boîte», pense M. Baier. Le gouvernement pourrait cependant avoir une meilleure marge de manoeuvre dans les premiers mois, aucun parti ne voulant porter l'odieux de renvoyer les électeurs aux urnes.

La réforme du mode de scrutin, réclamée vivement par le NPD, risque elle aussi de se trouver au «congélateur», selon François-Pierre Gingras. Le dossier échoit en effet entre les mains de Mauril Bélanger, qui est à la fois leader adjoint, ministre responsable des langues officielles et de la réforme démocratique et ministre associé à la Défense nationale. «Cela montre que Paul Martin n'a pas l'intention de changer quoi que ce soit.»

Si les ministres vivent tous, individuellement et surtout collectivement, avec le stress d'éviter les faux pas susceptibles de faire capoter le gouvernement, la plus grande source de danger est hors de leur contrôle: le fameux scandale des commandites.

«La commission Gomery, ce sera le show en ville cet automne. Si cela aboutit à des révélations embarrassantes, on pourrait voir le gouvernement imploser de l'intérieur. Cela peut être une source d'embarras considérable, beaucoup plus que les décisions du gouvernement», conclut Louis Massicotte.