Le cabinet Martin déçoit les femmes

«Paul Martin n’est pas passé de la parole aux actes»
Photo: Agence Reuters «Paul Martin n’est pas passé de la parole aux actes»

Le nouveau cabinet Martin déçoit les féministes, qui espéraient mieux d'un premier ministre qui s'était engagé à faire une plus grande place aux élues sur la colline parlementaire. Paul Martin a nommé mardi neuf femmes ministres, soit deux de moins qu'en décembre dernier. Des 28 secrétaires parlementaires également assermentés hier, sept était des femmes, une de moins que lors du dernier remaniement.

«C'est un gouvernement masculin. Non seulement on n'avance pas, on recule», tranche la présidente de la Fédération des femmes du Québec, Michèle Asselin, qui se réjouit cependant de la nomination de Liza Frulla comme ministre de la Condition féminine, certainement plus «accessible» que sa prédécesseure, Jean Augustine, avec qui elle n'avait pas encore eu la chance de discuter. «Nous sommes déçues. On attendait mieux», renchérit la directrice de l'Association canadienne des femmes et du droit, Bonnie Diamond.

«On ne peut pas dire que M. Martin a adopté une approche volontariste pour compenser la faible présence des femmes au Parlement», analyse Diane Lamoureux, professeure de sciences politiques à l'Université Laval. Elle souligne que, depuis une dizaine d'années, les gouvernements québécois ont pour leur part adopté une telle attitude volontariste en nommant systématiquement environ un tiers de femmes.

«C'est la seule façon de casser la logique [de sous-représentation des femmes au Parlement]. À partir du moment où plusieurs femmes héritent de responsabilités ministérielles, cela en encourage d'autres à se présenter», ajoute la politologue, soulignant que l'Assemblée nationale compte maintenant 30 % de femmes, comparativement à 21 % au Parlement fédéral.

Candidate au doctorat et chercheuse au Centre de recherche sur les femmes et la politique de l'Université d'Ottawa, Jackie Steele souligne que Paul Martin n'a pas déployé les efforts promis pour augmenter le nombre de candidatures féminines. «Il n'est pas passé de la parole aux actes. On a vu Sheila Copps, qui s'était investi dans le parti pendant longtemps, perdre son investiture, alors que plusieurs proches de M. Martin ont eu la chance d'avoir des sièges protégés». Elle souligne que les portefeuilles importants sont encore une fois allés à des hommes et surtout à des proches du premier ministre.

Des femmes laissées sur la touche

Forcé de défendre ses choix, le premier ministre a expliqué mardi qu'il faisait au mieux avec la composition de son caucus, qui ne compte que 34 élues, soulignant qu'elles forment tout de même la moitié des ministres et des secrétaires parlementaires.

Ce n'est pas une bonne raison, répliquent les féministes. Elles donnent en rafale les noms d'Anita Neville, Hedy Fry, Marleen Catherall, Jean Augustine, Marleen Jennings, qui auraient toutes pu aspirer à des ministères.

«C'est surprenant que des femmes d'expérience n'aient pas fait surface au cabinet», affirme Bonnie Diamond. Elle a l'impression que la question des compétences est toujours posée avec plus d'acuité dans le cas des femmes, alors qu'on présume de la compétence des hommes. «Si on peut faire une exception pour une vedette comme Ken Dryden [l'ancien gardien de but vedette nommé au Développement social], peut-être devrait-il y avoir plus de femmes-vedettes. [...] On n'a pas pris de risque avec des femmes», poursuit-elle.

On mentionne également des députées solides qui doivent se contenter d'un rôle secondaire, alors qu'elles auraient pu jouer dans les ligues majeures. «Claudette Bradshaw avait une bonne expérience comme ministre du Travail. Elle se retrouve à travailler comme ministre subalterne sous Joseph Volpe, aux Ressources humaines, alors que lui n'a que quelques mois d'expérience», souligne la présidente du Conseil national des femmes du Canada, Catharine Laidlaw-Sly.

Carolynn Bennett, médecin de formation et ancienne présidente du caucus des femmes libérales, aurait aussi pu espérer mieux. À titre de ministre d'État, elle épaulera un nouveau venu sur la scène fédérale, l'ancien premier ministre de la Colombie-Britannique, Ujjal Dosanjh.

Plusieurs soulignent le caractère masculin de la garde rapprochée de Paul Martin, à une exception près: la vice-première ministre et ministre de la Sécurité publique, Anne McLellan. «C'est toujours difficile d'être seule de son groupe», commente Bonnie Diamond, qui est déçue que le poste de ministre des Finances lui ait échappé.

À l'exception de Mme McLellan, aucune femme ne perce dans des domaines non traditionnels. «Nous n'avons toujours pas de femmes aux Affaires étrangères, à la Justice ou aux Finances. Cela s'est pourtant déjà vu dans des gouvernement provinciaux et, à ce que je sache, le ciel ne leur est pas tombé sur la tête», lance Mme Laidlaw-Sly.

Des solutions?

Si les féministes pensent que M. Martin aurait pu faire mieux dans la composition de son cabinet, elles y vont surtout de recommandations pour améliorer la représentation féminine à la Chambre.

«Tous les partis pourraient être obligés de présenter un minimum de 40 % de candidates. Aux dernières élections, aucun parti n'était proche de ce pourcentage. S'ils ne réussissent pas, ils pourraient devoir payer une amende», avance Jackie Steele. Un tel mécanisme existe d'ailleurs en France et en Belgique (où il y a un système de scrutin de liste).

Aux dernières élections, les néo-démocrates ont présenté 26 % de femmes, ex-aequo avec le Bloc québécois. Les libéraux en avaient 25 %, alors que les conservateurs fermaient la marche, loin derrière, avec seulement 12 %.

Diane Lamoureux pense pour sa part que la nouvelle loi sur le financement des partis politiques, qui limite les dons des entreprises, pourra éventuellement jouer en faveur des femmes, moins bien branchées sur les réseaux d'affaires. «Cela n'a pas influencé à ces élections, mais cela va peut-être avoir un effet dans l'avenir.» Elle déplore cependant le fait que la nouvelle loi ne prescrit pas de limites pour les sommes versées lors des investitures.

La professeure de l'Université Laval pense également que les partis devraient prendre l'habitude de constamment garder une liste de candidates potentielles dans chacune des circonscriptions.

Pour Michèle Asselin, de la FFQ, l'espoir se trouve du côté de la représentation proportionnelle: «Dans les pays qui ont de tels systèmes, il y a davantage d'élues. C'est la seule stratégie efficace pour augmenter le nombre de femmes. Sinon, au rythme où cela va, cela prendra encore 50 ans avant de parvenir à l'équité.»
1 commentaire
  • Claude Bruhl - Inscrit 22 juillet 2004 07 h 23

    A titre de comparaison

    Suite à cet article et étant belge, je voudrais faire part de la situation en Belgique. Comme bien écrit dans l'article, le scrutin en Belgique est proportionnel et à liste avec des effectifs et des suppléants. La loi oblige une composition de liste paritaire femme/homme à tous les niveaux de pouvoirs (y compris les communes). On peut cependant remarquer que la première place est très souvent occupé par un homme. Cependant ce système a permis d'augmenter le nombre d'élues au cours des années.
    Des élections ont eu lieu en juin de cette année au niveau des entités fédérées et les gouvernements ont été mis en place il y a moins d'une semaine. Le nombre de femmes ministres a augmenté par rapport à la législature précédente. Un gouvernement est d'ailleurs composé de 4 femmes ministres sur 6 minstres dont la ministre-présidente (équivalent du premier ministre).