Ottawa désigne comme terroristes des groupes d’extrême droite

Ottawa avait fait état de son intention et il est passé à l’action mercredi : il a inscrit sur sa liste des entités terroristes 13 nouveaux groupes, dont 4 pouvant être associés à la mouvance d’extrême droite. Avis, donc, aux aficionados des Proud Boys, de The Base, du Mouvement impérial russe ou encore d’Atomwaffen : il est encore légal d’afficher son association avec ces groupes, mais il est désormais interdit de les financer de quelque manière que ce soit.

D’entrée de jeu, les hauts fonctionnaires ayant expliqué la décision du gouvernement fédéral lors d’une séance d’information technique ont invité à abandonner la nomenclature « d’extrême droite ». Les termes de « gauche » ou de « droite », ont-ils dit, sont subjectifs et ne rendent pas compte de la complexité de la philosophie des groupes. Ottawa préfère donc parler de « l’extrémisme violent à caractère idéologique ». Cela comprend, disent les documents d’information, « toute la gamme de griefs et d’idées provenant de l’ensemble du spectre idéologique traditionnel ». Ottawa estime que ces idéologies peuvent être basées sur la xénophobie et le racisme, le rejet des autorités, le sexisme ou alors d’autres récriminations.

Le groupe Proud Boys est probablement le plus connu des 13 ajoutés mercredi. Fondé par le Canadien Gavin McInnis, Proud Boys se présente comme une « une organisation fraternelle de chauvinistes occidentaux qui ne présenteront pas d’excuses pour avoir créé le monde moderne ». Il est ouvertement misogyne : seuls les hommes ont le droit d’en faire partie. Le groupe est plus connu aux États-Unis, notamment à cause du refus de Donald Trump de le condamner et de sa participation à l’émeute du Capitole en janvier. Au Canada, les Proud Boys ont fait parler d’eux en juillet 2017 quand cinq d’entre eux, par ailleurs membres des Forces armées canadiennes, ont perturbé une manifestation autochtone à Halifax. On ne leur connaît pas d’acte de violence perpétré en sol canadien.

Les Proud Boys ne sont pas apparus sur notre écran radar cette année. C’est un groupe que nous surveillons dans la communauté depuis un bout de temps. Les événements qui ont eu lieu le 6 janvier ont certainement débouté sur beaucoup d’information […]. Il serait naïf de dire que cela n’a pas été un facteur, mais ce n’était pas le seul facteur ou le principal.

 

The Base est un groupe néonazi fondé en 2018 et principalement actif aux États-Unis, selon Ottawa. Il milite pour le chaos et l’avènement d’une guerre des races dont pourrait émerger un État blanc. Le groupe organise, selon Ottawa, des camps d’entraînement sur le maniement des armes et les tactiques militaires.

Atomwaffen est aussi un groupe néonazi américain. Ses membres ont été responsables d’actes de violence lors du rassemblement à Charlottesville en 2017, qui s’est soldé par un mort. Le Mouvement impérial russe, enfin, est un groupe nationaliste établi en Russie qui vise à instaurer un État mono-ethnique.

Ces quatre groupes viennent s’ajouter à Blood and Honor et sa branche armée, Combat 18, qui étaient jusqu’à maintenant les seuls deux groupes de cette mouvance idéologique à figurer sur la liste antiterroriste canadienne. Les autres entités étaient principalement des groupes islamistes ou d’extrême gauche d’Amérique latine.

Mais pourquoi en avoir ajouté seulement quatre ? Les spécialistes avec qui Le Devoir avait parlé le mois dernier avaient cité aussi Order of Nine Angles ou encore III%ers. « Il y a toute une pléiade de groupes », a reconnu un des hauts fonctionnaires à la séance d’information, qui ne peut être identifié. Mais encore faut-il qu’ils franchissent le seuil à partir duquel les groupes sont considérés comme terroristes. « Les 13 groupes que nous ajoutons aujourd’hui ont atteint ce seuil. Les autres groupes que vous mentionnez ne l’ont pas encore atteint. » Mais cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas surveillés.

Les neuf autres groupes listés mercredi sont affiliés à al-Qaïda ou à Daech (le groupe EI). Au total, la liste canadienne comporte donc maintenant 73 entrées.

Être inscrit sur la liste des entités terroristes ne signifie pas que le groupe devient du jour au lendemain illégal. Mais y contribuer, notamment de manière financière, le devient. Ainsi il sera encore possible de s’afficher avec un logo des Proud Boys, par exemple, mais pas de payer une cotisation de membrariat ou encore de payer le groupe pour obtenir des items à son effigie. Les avoirs potentiels des groupes listés doivent être gelés par les institutions financières. De même, une inscription à la liste des entités terroristes facilite les enquêtes policières : d’une part parce qu’elles sont confiées à des équipes antiterroristes mieux outillées, et d’autre part parce qu’elles sont alors sujettes aux règles sur le terrorisme prévoyant des seuils de preuve plus bas, pour obtenir un mandat par exemple.

Le processus d’inscription sur la liste est mené par les agences de sécurité et de renseignement du Canada, qui échangent des informations avec leurs partenaires internationaux. Mais en bout de piste, c’est le ministre de la Sécurité publique qui décide si l’inscription va de l’avant ou pas. Le ministre Bill Blair avait indiqué en janvier, à la suite de l’émeute du Capitole, qu’il songeait à inscrire les Proud Boys. Faut-il y voir un geste plus politique que d’habitude ? Les fonctionnaires s’en sont bien défendus.

« Les Proud Boys ne sont pas apparus sur notre écran radar cette année. C’est un groupe que nous surveillons dans la communauté depuis un bout de temps. Les événements qui ont eu lieu le 6 janvier ont certainement débouté sur beaucoup d’information […]. Il serait naïf de dire que cela n’a pas été un facteur, mais ce n’était pas le seul facteur ou le principal. »

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